Première proposition épistémologique – 1966

article rédigé en 1966 après une communication au séminaire d’Épistémologie sociologique de Nanterre –

et paru dans la revue Epistémologie sociologique, Paris, Anthropos, n° 6, 2ème semestre 1968, pages 65-78



Proposition pour l’élaboration

d’une conception épistémologique cohérente

et pour son application à la recherche

en Sciences Sociales

par Jacques JENNY

 

Les recherches d’ordre théorique, méthodologique et statistique que je poursuis depuis plusieurs années en rapport avec les travaux de mon enquête sur le processus de «maturation sociale» de l’adolescence à l’âge adulte (en milieu urbain français contemporain) m’amènent, au niveau de leur synthèse, à poser des problèmes épistémologiques dont la solution, avec le concours de plusieurs spécialistes, risque de mettre en question certaines procédures actuellement en usage dans la recherche en sciences sociales.

J’ai été en effet récemment amené à prendre conscience de la cohérence épistémologique fondamentale qui unit les divers principes dont je m’inspire et les diverses procédures que j’utilise au cours de cette recherche, concernant :

— d’une part, à l’intersection de la réflexion philosophique et théorique, l’élaboration du schéma conceptuel des relations qui définissent la problématique de ma recherche sur le processus de «maturation sociale» ;

— d’autre part, à l’intersection de la théorie et de la «méthode», la construction et l’analyse structurelle des indices empiriques de mon enquête par entretiens directifs, ainsi que l’analyse structurale de leurs relations mutuelles [1] ;

— enfin, à l’intersection de la «méthode» et de la mathématique, la validation de ces indices empiriques et l’interprétation statistique des fréquences observées aux différents «ordres de fréquence» (répartitions simples et répartitions croisées à plusieurs dimensions).


Ces trois «secteurs» indissociables de la recherche réunissent ainsi les abstractions philosophiques et les abstractions mathématiques par l’intermédiaire des confrontations théorico-méthodologiques avec la réalité sociale sensible. Ils n’en doivent pas moins être soumis aux mêmes principes épistémologiques généraux, susceptibles de leur conférer une indispensable unité de conception, de garantir l’isomorphisme des schémas théoriques et des modèles empiriques, et éventuellement de révéler certaines lacunes, distorsions ou contradictions dans les principes ou dans les procédures en usage dans tel ou tel de ces trois secteurs.

Or il semble que parmi ces principes épistémologiques généraux, dont procèdent les principes spécifiques et les procédures propres à ces trois secteurs de la recherche, peuvent être considérés comme des principes fondamentaux et complémentaires :

1. le principe de la structure, dans son acception la plus large et la plus usuelle (modèle intrinsèque et latent d’organisation et de relation mutuelle des éléments d’un système et des différents sous-systèmes qui le composent), sur lequel il n’est pas nécessaire d’insister ici ; n’a-t-on pas déjà tout dit sur la signification et l’usage du terme, de la notion, du concept de structure ?

2. le principe de la «dialogique» (notion proposée par P. Naville pour éviter les connotations philosophico-politiques de la dialectique) ou de la «réciprocité de perspectives» (G. Gurvitch), qui spécifie le principe précédent pour les systèmes relevant des sciences humaines, différents des systèmes de classification naturaliste et des systèmes de relations mécanistes et déterministes (cf. Bachelard, Le nouvel esprit scientifique) : selon ce principe, chaque élément d’un système ne peut avoir d’existence intrinsèque, même par abstraction théorique, et ne peut se définir que dans et par sa relation aux autres éléments auxquels le lient les principes de structuration de ce système. La logique mathématique, même dans ses modèles de formalisation les plus qualitatifs tels que l’algèbre des ensembles, ne semble pas (encore) à ma connaissance en mesure d’exprimer toutes les implications de ce principe pourtant essentiel [2] ; ce qui laisse un bel avenir au mode d’expression littéraire, complément indispensable du mode d’expression mathématique, dont l’épistémologie doit sans cesse nous rappeler les limites [3].

3. le principe de l’interdimensionnalité ou de la complexité intrinsèque qui, sous les réserves exprimées ci-dessus, désigne le mode spécifique de combinaison des éléments dans toute réalité sociale (comme, semble-t-il, dans toute réalité physique, selon les principes de la science contemporaine), par intersection de leurs dimensions ou facettes constitutives (ce qui justifie l’emploi du terme interdimensionnel de préférence aux termes usuels de multivarié ou pluridimensionnel).

Ce dernier principe s’oppose évidemment aux principes de l’unidimensionnalité et de la structure arborescente, qui inspirent implicitement ou explicitement :

— d’une part, de nombreuses procédures usuelles de classification et de codification des indices, notamment l’ «interchangeabilité des indices», la quantification métrique ou la hiérarchisation des «variables» en niveaux, scores ou degrés, la réduction dichotomique ;

— d’autre part, certaines procédures d’analyse typologique ou structurelle (analyse dite hiérarchique, notamment), d’analyse dite causale ou structurale («isolement des variables», distinction de variables indépendantes et dépendantes, tests de contingence ou d’association globale entre distributions nominales) ;

— et enfin, certaines procédures d’échantillonnage et d’interprétation statistique (notamment, recours aux modèles d’estimations probabilistes et à leurs approximations statistiques, de préférence aux modèles d’analyse intrinsèque ; aux sondages représentatifs de préférence aux plans factoriels orthogonaux et à l’analyse de la variance qui, seule, permet d’évaluer les «effets d’interaction»).

Ensemble, ces trois principes posent les fondements d’une méthodologie relativiste susceptible de mieux rendre compte de l’historicité des phénomènes sociaux et de l’interdépendance des processus complexes, pour lesquels la démarche idiographique de la spécification semble devoir l’emporter sur la démarche nomothétique de la généralisation, et pour lesquels les notions d’Essence, de Substance et de Causalité appellent les notions respectivement complémentaires d’Existence, de Relation et d’Implication (Cf. Bachelard, Cf. Piaget, «L’explication en sociologie», dans Etudes Sociologiques, etc…).

Ces principes fondamentaux ne sont certes pas originaux en théorie puisqu’ils s’expriment dans la tradition épistémologique non seulement chez ceux qui refusent de recourir aux modèles mathématiques existants, jugés inadéquats, mais également chez ceux qui s’interrogent sur la validité de modèles trop simplistes [4]. Mais leur application dans la recherche empirique, malgré la tendance récente à accorder plus d’importance, par exemple, aux typologies pluridimensionnelles ou à «facettes» (cf. Guttman, Barton) et au mode de relation de spécification dans les analyses multivariées (cf. Lazarsfeld, Boudon) semble se heurter soit au conformisme des conceptions et des pratiques en usage, le plus souvent empruntées aux sciences physiques et biométriques ou économiques, soit à l’absence de modèles méthodologiques et mathématiques conformes aux modèles théoriques et conceptuels, absence qui fournit un alibi légitime aux chercheurs de style littéraire qui ne veulent pas sacrifier ces modèles-ci à ceux-là [5].

Il n’est pas question de développer ici les premiers résultats de cette recherche épistémologique, que j’ai exposés récemment au Séminaire de la direction d’études de M. P.H. Chombart de Lauwe (VIème section de l’E.P.H.E.) et que je compte publier prochainement soit sous la forme d’un article soit sous la forme d’une annexe à la publication de mes travaux en cours sur la «maturation sociale» des adolescents. Qu’il suffise d’en exposer schématiquement quelques-unes des applications dans chacun des trois «secteurs», distingués plus haut, de ma recherche.


1. — Secteur dit «philosophico-théorique» de la problématique.

Le thème général de la recherche s’est en effet progressivement précisé au cours de cette première phase, en voie d’achèvement, au point que nous pouvons définir le processus de maturation sociale comme un système de relations relativement complexes, mais identifiées dans un cadre de référence conceptuel cohérent, entre les différentes composantes fondamentales de la dialectique «personne en devenir — société en évolution». Cette problématique est le fruit d’un premier contact entre divers systèmes conceptuels et théoriques invoqués dans d’autres recherches psycho-sociologiques d’une part (et plus particulièrement celles de J. Piaget, S. Moscovici et P.H. Chombart de Lauwe) et les résultats empiriques de notre propre enquête, d’autre part. En cherchant un principe de cohérence interne et d’unité structurelle dans cet ensemble de données théoriques et empiriques, principe qui fût susceptible de leur conférer la signification la plus «objective» possible (c’est-à-dire la plus fidèle à l’objet même de la recherche ou la moins sensible aux effets déformants de notre cadre de référence habituel), nous avons cru pouvoir discerner et identifier les principales dimensions constitutives fondamentales du processus étudié.

Dans cette construction théorique, la dimension des relations dialectiques «Personne-Société» se trouve combinée intrinsèquement avec les autres dimensions, tout aussi fondamentales, des relations, également dialectiques, entre les pôles «Concret-Abstrait» et entre les pôles «Etre-Valeur». Toute amputation ou toute mise entre parenthèses de l’une de ces trois dimensions par rapport au système qu’elles composent (de même qu’une réduction de la perspective temporelle à un quelconque «synchronisme» absolu) nous entraînerait dans des abstractions théoriques fallacieuses ou dans des systèmes empiriques tronqués. En revanche, la combinaison des pôles de ces trois dimensions ou facettes, ainsi que leurs relations mutuelles, nous fournissent un cadre d’interprétation, une problématique, qui garantit l’isomorphisme (ou identité sructurelle) des schémas théoriques et des modèles empiriques entre lesquels oscille notre recherche.

Ainsi, la typologie générale, ou classification conceptuelle, des indices empiriques de notre enquête nous est fournie par le système des combinaisons entre les pôles des trois dimensions fondamentales énumérées ci-dessus, situés dans leurs perspectives temporelles ; par exemple, la combinaison P.V.A. = «Personne I Valeur I Abstrait» identifie les «orientations idéales» personnelles ou «principes axiologiques» des jeunes et la combinaison P.V.C. = «Personne I Valeur I Concret» identifie leurs normes de comportement dans une situation concrète donnée, etc…

De même, la typologie générale, ou classification conceptuelle, des processus en jeu dans le processus global de «maturation sociale» nous est fournie par le système des relations directes entre les indices ainsi identifiés, confrontés deux à deux ; par exemple, la relation CA. = «Concret–Abstrait», associée à la même combinaison P.V. = «Personne I Valeur» (cf. ci-dessous), identifie le processus d’interdépendance entre des «orientations» abstraites et des «positions» concrètes et actualisées [6].

Un tel cadre d’interprétation nous paraît donc susceptible de concilier d’une part l’exigence d’une appréhension globale, synthétique, des systèmes de phénomènes et de processus qui composent la «maturation sociale» et d’autre part l’exigence d’une programmation ordonnée de la recherche nécessairement décomposée en phases analytiques : les différents éléments d’analyse y sont en effet articulés entre eux au sein de divers sous-systèmes et ces sous-systèmes sont eux-mêmes articulés entre eux au sein d’un système dont la structure générale reste présente à l’esprit dans toutes les phases de l’analyse et en organise le déroulement.

D’autre part, la dimension générale des relations «Personne-Société» se trouve elle-même, dans cette problématique, décomposée en plusieurs domaines ou «secteurs de maturation sociale» spécifiques dont l’ensemble constitue également un système structuré.

La structure de ce système de rôles et de groupes sociaux dans le cadre desquels nous distinguons autant de manifestations spécifiques du processus général de «maturation sociale» peut être schématisée dans une typologie bidimensionnelle qui entretient des rapports étroits avec le schéma théorique général évoqué plus haut. Cette typologie fait en effet appel aux critères combinés d’une part, de l’ «échelle groupale» (distinguant les groupes restreints, «face to face» et les groupes larges, ou, si l’on préfère, ce qui relève de la micro et de la macrosociologie) et d’autre part du «fondement» (statutaire ou affinitaire) des groupes et des rôles qui y sont associés. Or il semble que l’ «échelle groupale» se rattache davantage à l’aspect «quantitatif» des rapports entre la personne et la société (évoquant des notions telles que celle d’élargissement de l’ «horizon social», dont certains auteurs font un des indices principaux de la maturation sociale), ainsi qu’à la dimension des rapports entre le «concret» (impliquant un jeu de rôles vécus avec d’autres personnes dans le comportement ou la conduite) et l’ «abstrait» (n’impliquant pas ce jeu de rôles, sinon de manière symbolique ou imaginaire). De même, le «fondement» des groupes semble se référer davantage à l’aspect «qualitatif» des rapports entre la personne et les groupes ou milieux sociaux (évoquant notamment les notions de participation de fait ou volontaire, d’implication plus ou moins active ou passive, de référence plus ou moins intime aux groupes, etc…), ainsi qu’à la dimension des rapports entre le pôle «Etre», prédominant dans les groupes statutaires, et le pôle «Valeur» prédominant dans les groupes électifs.

2. — Secteur dit «méthodologico-mathématique» de l’axiomatique (au sens large de structure logique formelle des notions de base dont dérivent les méthodes ; cf. R. Blanche, F. Le Lionnais…).

Selon la structure même de notre schéma de relations dialectiques, ce n’est pas tant l’effet de chaque variable dite prédictive prise isolément (et isolée par le contrôle statistique des variables interférentes) qui nous intéresse, que l’effet d’interaction de deux variables prédictives, voire davantage, sur d’autres variables dites dépendantes. L’illustration la plus nette de cette exigence est fournie dans notre recherche par l’interaction des variables de stratification d’un échantillon orthogonalisé selon le milieu familial (C.S.P. des parents) et selon le milieu résidentiel (communes à plus ou moins forte densité d’ouvriers ou de bourgeois), variables choisies précisément de manière à introduire entre les deux des effets de dynamique sociale tels que les effets de dominance et de minorité : c’est par de tels effets que l’on espère pouvoir d’une part dissocier les aspects multiples de la catégorisation socio-professionnelle et d’autre part révéler son aspect le plus pertinent pour notre objectif – à savoir sa signification en termes de rapports sociaux.

Il nous faut donc recourir à la logique de l’analyse de variance, seule capable de mesurer cet effet d’interaction, mais en l’adaptant à la nature spécifique des faits psycho-sociologiques, le plus souvent rebelles à une quantification de type métrique pur. La méthode de traitement par le calcul informationnel — dite analyse d’indétermination ou d’incertitude, ou d’entropie, parfois dénommée aussi méthode de Mac Gill du nom de l’auteur qui l’a formalisée dans la revue Psychometrika — nous est apparue être la seule capable de résoudre commodément ces problèmes mathématiques relativement complexes. Il nous faut malheureusement constater que le défaut de publicité faite en France par les statisticiens à cette méthode nuit à son développement et que nous devons innover pour son application pratique à notre recherche. Nous avons été ainsi amené à compléter le tableau des formules existantes d’indétermination et d’entropie par des formules originales ayant leur application dans l’analyse des tableaux de contingence à deux dimensions ou davantage, au niveau de chaque case.

En effet, la pratique qui consiste à limiter l’analyse des tableaux de contingence à de simples coefficients globaux de corrélation totale, multiple ou partielle, ne semble pas tenir compte suffisamment du caractère spécifique des distributions nominales [7]. L’analogie de structure formelle des indices du calcul informationnel avec les coefficients pour distributions métriques ordonnées (r de Bravais-Pearson ou F de Snedecor, notamment) risque en effet de masquer le fait que les distributions nominales sont d’un genre radicalement différent. De même, la présentation graphique des classes de certaines distributions nominales dans un ordre déterminé (histogramme de fréquences) ou leur réduction à une simple dichotomie les fait souvent considérer comme des distributions quasi-métriques, en tout cas unidimensionnelles. Nous pensons au contraire que ce genre de distribution unidimensionnelle ne représente qu’un cas particulier relativement peu fréquent ou une abstraction artificielle parmi l’ensemble des classifications adéquates à la réalité concrète, dialectique et interdimensionnelle, qui sollicite le chercheur.

Au moins pourrait-on convenir que l’identification des dimensions ou facettes d’analyse pertinentes, ainsi que l’élaboration des schémas de construction ou de substruction logique des «espaces d’attributs» (selon la terminologie de Barton) ou des «typologies à facettes» (selon la terminologie de Guttman) correspondants, constituent un objectif de recherche fondamentale d’une importance théorique capitale non seulement au stade de la classification des indices empiriques mais encore et surtout au stade de l’analyse de leurs relations statistiques mutuelles.

Et dans une conception délibérément dialectique et structuraliste, il nous semble que cet objectif impose une méthode d’analyse globale [8], partant de systèmes de faits et phénomènes essentiellement complexes et interdimensionnels, pour en dégager les principes de structuration (par identification des dimensions les plus pertinentes et de leurs combinaisons mutuelles), plutôt que la méthode inverse, que je qualifierais d’ «analyse mécanique», partant de certaines «pièces détachées» du réel (avec toute la part d’arbitraire qu’implique l’élaboration d’indicateurs simples et unidimensionnels) pour reconstituer des modèles qui, même compliqués, risquent fort ne pouvoir s’écarter des hypothèses préconçues.

Sans vouloir trop opposer ces deux démarches, en fait complémentaires et toutes deux inspirées d’un même souci nécessaire d’abstraction et de théorisation, il paraît nécessaire de réhabiliter quelque peu la première, aux vertus heuristiques incontestables, au moment où la seconde jouit d’un certain prestige que renforce l’utilisation de certaines techniques de traitement statistique et mécanographique «sur mesures». L’élaboration et la diffusion de méthodes et de techniques mieux adaptées aux principes de l’analyse structurelle et structurale devraient pouvoir favoriser ou faciliter cette réhabilitation.

Pour notre part, nous suggérons le développement des modèles de traitement de l’information le plus synthétique possible, notamment sous la forme de tableaux à coordonnées multiples dont chaque coordonnée est elle-même susceptible d’être décomposée en plusieurs dimensions combinées.

C’est pourquoi nous avons utilisé de nouveaux coefficients du calcul informationnel [9], que nous appellerons «entropies de classe» pour les distinguer des coefficients usuels «entropies de distributions» dont ils sont d’ailleurs les unités constitutives, puisque, selon les formules générales :


h = log 1/ p = – log p et H = Σ p log 1/ p = – Σ p log p

(«entropies de classes»)               («entropies de distribution»)

l’entropie de distribution est la moyenne pondérée des entropies de classe [10].



3. — Secteur intermédiaire, dit «théorico méthodologique», des confrontations de la logique conceptuelle et de la logique formelle avec la réalité sociale perceptible.

L’épistémologie contemporaine (cf. notamment G. Bachelard, Le Rationalisme appliqué) nous invite à nous méfier des illusions du réalisme comme de l’idéalisme naïfs et à adopter une démarche dialectique «constructive» dans les opérations stratégiquement cruciales de la catégorisation des données empiriques [11].

Bien que chaque classification ou chaque typologie pose, par définition, des problèmes spécifiques liés à la nature même du domaine de la réalité qu’elles s’efforcent de catégoriser, on peut mentionner quelques applications des principes épistémologiques définis plus haut à certaines procédures d’intérêt général. J’ai choisi, à titre d’illustrations non exhaustives, d’une part le problème de l’utilisation des classements et des nomenclatures d’origine administrative aux fins de la recherche sociologique, et d’autre part le problème de l’élaboration de «questions-systèmes» pour entretiens directifs.

A — Si l’emploi de nomenclatures arborescentes (selon le principe de la classification décimale) peut se justifier dans la pratique administrative pour des raisons de commodité, on ne voit pas ce qui en assurerait la fécondité dans la pratique scientifique. Or, pour ne prendre que quelques-uns des principaux codes utilisés par l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques dans les recensements périodiques de la population (C.S.P. = catégories socio-professionnelles — C.A.E. = catégories d’activité économique — code des établissements d’enseignement et des diplômes, etc…), ceux-ci ne semblent pas être soumis à une critique permanente (critique ayant ses fondements à la fois dans le rationnel et dans le réel) des sociologues qui en font usage [12].

Des analyses démographiques récentes ont pourtant démontré la fécondité des classifications à facettes [13], fécondité bien supérieure à celle des échelles unidimensionnelles que s’efforcent de construire à tout prix certains sociologues (notamment : échelle de prestige des professions, par Blishen [14].

C’est donc en m’inspirant de telles procédures de classification que j’ai tenté de transformer, pour les besoins de ma recherche, en typologies à trois, voire quatre ou davantage, dimensions principales les nomenclatures usuelles des catégories socio-professionnelles, des catégories d’activité économique, des types d’établissements d’enseignement, des types d’organisations de jeunesse et de loisirs. L’intérêt de telles procédures ne réside pas tant dans la construction des typologies elles-mêmes [15] que dans la correspondance recherchée entre, d’une part, la structure des dimensions ainsi combinées et, d’autre part, la structure des dimensions constitutives fondamentales du champ conceptuel général de la recherche (cf. plus haut, pages 2 et 3) ou, éventuellement, la structure des dimensions combinées de telles questions d’attitude, de représentation, de valeurs, d’intérêt, etc… qui sont autant d’autres expressions de cette même structure fondamentale.


Citons, comme unique exemple, la typologie des établissements scolaires, dont l’importance est évidemment centrale dans une recherche sur le processus de maturation sociale s’étendant de l’adolescence à l’âge adulte.

Le code de l’I.N.S.E.E. distingue les sept catégories suivantes, ainsi chiffrées (pour les recensements de la population de 1954 et 1962) :

1) Etablissements d’enseignement primaire ou secondaire,

2) Centres d’apprentissage,

3) Collèges techniques, écoles nationales professionnelles,

4) Autres établissements d’enseignement technique ou professionnel (enseignement supérieur exclus),

5) Etablissements d’enseignement agricole (enseignement supérieur exclus),

6) Etablissements d’enseignement supérieur (général et technique),

7) Autres établissements d’enseignement – établissements inconnus.


Un code des diplômes, qui est subdivisé en deux codes partiellement combinés et comporte au total dix-huit catégories, est supposé pouvoir recouper et nuancer l’information concernant l’établissement fréquenté. Mais son organisation logique manque de rigueur, sinon pour refléter les jugements de valeur de la bourgeoisie contemporaine concernant les différentes branches de l’enseignement [16].

N’y voit-on pas en effet les diplômés de l’enseignement technique supérieur rejoindre dans le premier chiffre du code tous les diplômés de l’enseignement général, apparemment pourvu d’un prestige supérieur à celui des diplômés de l’enseignement technique élémentaire et moyen qu’identifie le deuxième chiffre ?

Bien que la tâche soit rendue encore plus délicate par le fait que notre enseignement est précisément en train de changer sa structure générale (si modeste soit le changement), j’ai tenté d’élaborer une typologie tridimensionnelle du «système scolaire» permettant d’identifier éventuellement la «position scolaire» (actuelle, passée ou envisagée) de chaque adolescent, (au-delà du seul «tronc commun» actuel qu’est l’école primaire) selon le code suivant :


 

Ages


Études à

Court terme

Études à

Long terme

Cycles

«normaux»

Niveaux ou

Domi

nante

Domi

nante


approxim.

«classes»

Pratique /

Théorique

Pratique /

Théorique

1er

11-15 ans

6e à 3 e

a

b

c

d

2ème

15-18 ans

2e à termin.

e

b’

f

g

3ème

18-22 ans

1ers diplômes supér., licence

/

/

h

i

4ème

22-25 ans

dipl. de spéc. doctorat, agrég.

/

/

h’

i’

a

= classes de fin d’études primaires, de transition, enseignement pratique terminal

b et b’

= collèges d’enseignement général ou sections correspondantes des C.E.S.

c

= 1er cycle des lycées techniques et sections techniques de lycées ou C.E.S.

d

= 1er cycle des lycées classiques et modernes et sections classiques et modernes de C.E.S. ou de lycées

e

= collèges d’enseignement technique industriel ou commercial ou assimilé

f

= 2e cycle des lycées techniques et sections techniques des lycées

g

= 2e cycle des lycées classiques et modernes et sections classiques et modernes des lycées

h et h’

= Instituts Universitaires de Technologie et écoles professionnelles (industriel, commercial, médico-social, artistiques) correspondantes

i et i’

= facultés et grandes écoles (au sens strict)

Si le niveau des études (dimension à laquelle sont ramenées la plupart des échelles de «niveaux d’instruction» ou «degré de scolarisation») est maintenu, on voit qu’il est combiné d’une part à la dimension de la «perspective temporelle» du court ou du long terme (dans laquelle les scolarisés investissent leurs attentes, espoirs, ambitions, déceptions, aspirations, projets, etc…) et d’autre part à la dimension plus qualitative du mode dominant de l’enseignement (les deux pôles de la dialectique «pratique-théorique» ou «gestuel-conceptuel»). On espère ainsi pouvoir mieux rendre compte : d’une part de la structure réelle de l’institution de communication sociale qu’est notre système d’enseignement et de ses implications structurelles avec d’autres institutions sociales (telles que la division du travail, la stratification et la mobilité sociales, l’espace et la mobilité socio-géographiques, les hiérarchies de prestige, de revenu et de pouvoir, etc…) et d’autre part des effets structuraux (ou de causalité structurale – dialectique) de cette institution sur les membres soumis à son influence et, réciproquement, de ces membres eux-mêmes sur l’institution soumise à leur contestation.

On aura d’ailleurs remarqué au passage que les trois dimensions constitutives de cette typologie ne sont que des expressions spécifiques de deux des dimensions constitutives fondamentales combinées dans notre problématique générale (cf. plus haut) avec la dimension PS des rapports «Personne-Société» (dimension qu’exprime ici l’institution elle-même de l’enseignement) :


Dimensions constitutives de la

typologie du «système scolaire»

=

expression de –>

dimensions constitutives fondamentales

de la problématique générale

– position dans les «cycles» et

perspective temporelle des études

———–>

dimension temporelle = T

– mode dominant dans le couple dialectique «pratique – théorique»

———–>

dimension des rapports «Concret-Abstrait» = CA

II suffit d’ajouter, en la combinant avec celles-ci, la dimension de l’ «orientation idéologique» des établissements scolaires (ou de leurs maîtres, ou de leurs élèves), opposant par exemple les établissements laïques et confessionnels ou nationaux et patronaux, ou toute autre classification du même genre, pour pouvoir établir une correspondance avec la troisième des dimensions constitutives fondamentales associée avec la dimension PS dans notre problématique générale, à savoir la dimension des rapports «Etre-Valeur» = EV.

B — L’élaboration de «questions-systèmes» pour entretiens directifs (ou de codes interdimensionnels pour analyses de contenu de langage non provoqué ou semi-provoqué) procède des mêmes principes épistémologiques que l’élaboration des typologies à partir des nomenclatures administratives. L’entretien directif qui a fourni l’information de notre enquête sur le processus de «maturation sociale» comporte en effet, entre autres questions, une quinzaine de questions précodées de classement relatif et/ou absolu, dont les items sont organisés a priori en typologies hypothétiques, pluri-dimensionnelles ou inter-dimensionnelles. Ces «questions-tableaux» portent sur les thèmes centraux de la problématique et constituent en quelque sorte des indices synthétiques et structurés dans chacune des principales catégories conceptuelles de la recherche : notamment, systèmes de perception et de choix des rôles personnels, de représentation de la stratification et de l’évolution sociales, de motivations et de centres d’intérêt personnels, de désirs, d’attentes et de projets personnels, de valeurs, d’attitudes et d’idéaux abstraits, d’appartenance et de référence aux groupes larges et aux groupes restreints, aux groupes statutaires et aux groupes affinitaires.

Ces indices «synthétiques» sont d’abord traités, par nécessité d’analyse, comme des sous-systèmes relativement autonomes et d’un point de vue plus descriptif qu’interprétatif. Ils seront ensuite mis en correspondance les uns avec les autres selon les principes de structuration du cadre conceptuel général défini plus haut. Les dimensions ou critères de classification de ces indices synthétiques correspondant eux-mêmes dans la plupart des cas aux dimensions constitutives fondamentales de la problématique théorique, l’interprétation des résultats ne devrait pas être arbitrairement dissociée des données empiriques ni plaquée sur elles mais elle devrait, du moins je l’espère, en révéler la structure sous-jacente de manière réellement intrinsèque : autrement dit, l’analyse structurale ne devrait pas être juxtaposée de manière mécanique à l’analyse structurelle mais devrait constituer le prolongement, le développement, le révélateur de la structure déjà inscrite en germe ou en filigrane dans les éléments séparés du système, en fonction du principe de la «dialogique» énoncé plus haut.

Le modèle exemplaire de ce genre d’analyse complexe ne pourrait-il pas être l’esquisse, proposée récemment par Lévi-Strauss, d’une recherche des significations différentielles du «langage culinaire», dont la structure triangulaire a été précédemment dévoilée, selon les différents «contrastes, de nature sociologique, économique, esthétique ou religieuse…» de l’organisation sociale ? [17]


CONCLUSION

Les trois principes épistémologiques fondamentaux que j’ai définis au début de cette communication peuvent paraître à la fois trop simples et trop vagues, c’est-à-dire définis de façon trop imprécise [18]. On peut d’autre part objecter que leurs implications idéologiques sont insuffisamment, sinon nullement, élucidées. C’est très précisément parce que j’ai conscience de ces lacunes que je soumets cette proposition à la critique des spécialistes professionnels de l’épistémologie, dont je ne suis pas, que ces spécialistes se recrutent parmi les philosophes instruits des problèmes scientifiques ou parmi les scientifiques instruits des problèmes philosophiques [19].

Aussi aura-t-on remarqué que ce n’est pas tant la définition des principes théoriques de l’épistémologie sociologique en eux-mêmes qui retient mon attention que les problèmes de leur application à la recherche, c’est-à-dire le problème de la cohérence (ou, si l’on préfère, de la congruence) entre tels principes et telles procédures ou telles pratiques dites scientifiques. Ou bien, pour poser le problème dans la perspective génétique où il s’est imposé à ma réflexion, il s’agit d’une tentative d’autocritique épistémologique de mes propres travaux de recherche (à défaut d’une critique émanant des collègues, toujours souhaitée), dont les méthodes et les techniques, même apparemment les plus justifiées ou les plus consacrées par l’usage et le consensus, doivent être sans cesse remises en question.

Et c’est à partir de ce doute que j’ai été amené à me prescrire, au moins provisoirement, ces quelques règles ou postulats, certes encore abstraits et flous mais néanmoins très exigeants dans tous les «secteurs» de la recherche qui couvrent l’espace reliant la philosophie à la mathématique.

Les exigences pratiques de ces règles n’ont été, bien sûr, qu’esquissées ici à propos de quelques problèmes particuliers d’une recherche qui est elle-même assez spécifique, bien que couvrant un domaine assez vaste.

Mais la fidélité à ces quelques principes épistémologiques entraînerait, si l’on veut bien y réfléchir, une mutation assez radicale des façons de procéder dont nous avons hérité, et ceci dans les domaines les plus variés et les plus inattendus de l’activité scientifique.

Par exemple, l’organisation administrative des institutions d’enseignement, de documentation et de recherche en sciences sociales, si elle présente bien apparemment tous les traits de la «complexité» ne semble pas répondre aux critères d’une «structure dialogique» susceptible de donner un sens à cette complexité. (Quelle est la matrice théorique dont ces institutions seraient l’expression ; y a-t-il dialogue entre les différentes parties de ce «système» et même entre les unités élémentaires qui composent ces parties?).

Notre façon d’écrire ou de parler un langage linéaire est-elle bien adaptée à la structure d’une pensée qui se voudrait dialectique et interdimensionnelle ? Que l’on songe à ce propos aux scrupules de Lévi-Strauss, qui a jugé nécessaire [20] de composer ses Mythologiques sur le mode musical.

Mais encore ne s’agit-il là que d’exemples ayant trait à des techniques ou à des institutions (et on pourrait en citer de nombreuses autres, sinon toutes celles qui constituent de près ou de loin l’infrastructure de l’activité scientifique et parmi lesquelles il ne faudrait pas sous-estimer l’appareillage proprement technique : ordinateurs digitaux, etc…) et dont par conséquent il n’est pas inconcevable d’imaginer, sinon de réaliser, les réformes adéquates.

Car on peut se demander si le noyau le plus substantiel et le plus résistant de la structure (précisément) qui s’oppose à une contestation aussi radicale ne réside pas dans nos façons de penser, c’est-à-dire dans nos structures mentales et logiques elles-mêmes [21], et, pour reprendre un terme à la mode, dans notre «épistémé». Or la logique contemporaine n’est pas dépourvue d’axiomes ou de postulats mieux adaptés à nos postulats de l’épistémologie sociologique que la logique dite classique, fondée essentiellement sur les lois élémentaires de l’identité, de l’alternative (principes de non-contradiction et du tiers exclu) et de la double négation [22]. Mais la division du travail et ses spécialisations nécessaires ont tellement accentué le fossé et accru la distance entre les logiciens de la logique formelle d’une part et les praticiens des diverses disciplines scientifiques d’autre part, qu’on attend encore les bienfaits d’une osmose ou tout au moins d’une communication réciproque féconde entre les uns et les autres.

C’est donc par un appel au secours à l’adresse des logiciens contemporains et futurs que se termine cette interrogation désespérée d’un jeune chercheur en sciences sociales.


Jacques JENNY

Chargé de recherche au C.N.R.S.

Centre d’ethnologie sociale et de psychosociologie.




[1] Les qualificatifs «structurel» et «structural» ont ici une définition sensiblement différente de leurs usages habituels. J’espère que le contexte dans lequel ils seront employés suffira à en faire comprendre approximativement le sens.

[2] Cf. R. Bassoul, «Une technologie dialectique est-elle possible ?», Bulletin d’épistémologie sociologique, n° 2.

[3] Cf. les trois arêtes du « trièdre épistémologique » de M. Foucault, Les mots et les choses, chap. X.

Cf. J.-P. Sartre, La Critique de la Raison Dialectique, notamment p. 244.

[4] Cf. par exemple, Blalock, Status inconsistency and interaction, some alternative models, VIème Congrès mondial de sociologie, Evian, 1966.

[5] Cf. par exemple, E. Morin, «La démarche multidimensionnelle en sociologie»,. Cahiers internationaux de Sociologie, XLI, 1966.

[6] Dans cet exemple, la relation P.V.CA diffère sensiblement de la relation classique entre attitude et comportement — relation tautologique — et de la relation proposée notamment par Eysenck dans son schéma arborescent des quatre «niveaux» d’attitudes et opinions — relation de pure spécification —. En situant les deux termes de cette relation P.V.CA dans leurs sous-systèmes respectifs au sein du système global, interdimensionnel, la relation elle-même n’est plus ni tautologique, ni de spécification, ni causale, mais elle révèle un processus de confrontation dialectique entre ces deux sous-systèmes, relativement autonomes. On retrouve d’ailleurs des conceptions assez analogues, mis à part la référence à cette interdépendance dialectique, dans certaines études récentes concernant l’actualisation des attitudes. Cf. par exemple, la relation entre «orientations» et «positions» politiques dans «Les sondages et l’élection présidentielle de 1965», par J. Stoetzel, Revue Française de Sociologie, VII, 1966, pp. 147-157.

[7] Comme le remarque d’ailleurs J.M. Faverge, mais sans en tirer les conséquences méthodologiques, dans Méthodes statistiques en psychologie appliquée, Tome III, ch. 16 : La théorie de l’information, p. 391 : «la notion de contingence est discutable lorsque les répartitions des distributions marginales ne sont pas étroitement fixées». — Cf. aussi Reuchlin, Les méthodes quantitatives en psychologie, P.U.F., 1962, ch. V, p. 217-218.

[8] Cf. J.P. Grémy, L’analyse multidimensionnelle de l’incertitude : une étape vers la simulation des phénomènes sociaux, Metra, vol. V, n° 3, 1966.

[9] C’est grâce à ces coefficients que nous avons pu récemment réduire les données numériques d’une «question-tableau» comportant 208 cases (26 lignes x 8 colonnes) en un tableau à quatre dimensions comportant 20 cases. Se reporter à notre article «Centres d’intérêt personnels et sources d’information collective ; essai d’analyse structurelle», à paraître prochainement dans le Bulletin du C.E.R.P. [en fait, cet article n’a jamais paru].

[10] Cf. Yaglom et Yaglom, dans Probabilité et information, Ed. Dunod, p. 60-61. «Dans les problèmes pratiques, seule cette quantité moyenne d’information nous intéresse ; la notion de quantité liée à une issue particulière n’est presque jamais utilisée». Elle le sera désormais par nous, qui la considérons comme aussi intéressante, sinon plus, que la quantité moyenne, puisqu’elle respecte les caractéristiques spécifiques des distributions purement nominales.

[11] Cf. notamment, LJ. Cronbach et P.E. Meehl, «Construct validity in psychological tests». Psychological Bulletin, juillet 1955. — John C. McKinney, «Constructive typology : structural and functional aspects of a procédure», VIe congrès mondial de Sociologie, Evian, 1966.

[12] Cf., comme exception apparemment sans lendemain, la tentative de «regroupement des catégories socio-professionnelles pour les enquêtes urbaines» proposé en 1950 par le groupe de recherches de sociologie urbaine du C.E.S., sous la direction de P.H. Chombart de Lauwe (aujourd’hui Centre d’Ethnologie sociale et de Psycho-sociologie).

[13] Cf., par exemple P. Clerc, Changement dans la structure socio-professionnelle de la France entre 1954 et 1962. Population, août-septembre 1964, XIX, n° 4. pp. 683-706.

[14] B.R. Blishen, «The construction and use of an occupationnal class scale», in Canadian Society, Toronto, McMillan Co. of Canada, 1961, pp. 477-485.

[15] II y aurait pourtant beaucoup à dire sur le fossé qui sépare d’une part les prétentions du langage théorique, dans lequel le terme de «structure» est invoqué pour qualifier les systèmes sociaux les plus divers (division du travail et rapports de production, stratification sociale, répartition des activités économiques, rapports inter-générationnels, systèmes des statuts et des normes juridiques et coutumières, de l’éducation, etc…) aussi bien que de nombreux systèmes mentaux et comportements (par ex. systèmes de valeurs, d’intérêts, d’attitudes, de rôles, de représentations, etc…) et d’autre part la banalité simpliste de la plupart des classifications, nomenclatures ou échelles qui sont utilisées pour exprimer ces «structures». Car, si elle veut éviter, comme le dit P. Greco dans «Analyse structurale et étude du développement» Psychologie Française, janvier 1965, X-l, p. 97-98), d’ «imposer après coup une organisation aux faits», l’analyse structurale implique «sinon des techniques nouvelles du moins un ajustement de ces techniques, de façon que la structure apparaisse comme une propriété des faits et non du discours sur les faits».

[16] On pense à ce propos à la recherche menée actuellement par Defert (et citée par B. Lecuyer au cours de sa récente communication à ce même Groupe d’Epistémologie sociologique) sur les relations thématiques existant entre les représentations implicites de la théorie sociale et les représentations implicites de la pratique sociale, notamment par l’intermédiaire des codes et nomenclatures administratifs.

[17] C. Lévi-Strauss, «Le triangle culinaire», L’arc, n° 26, Aix-en-Provence, premier trimestre 1967.

[18] II faut toutefois remarquer qu’en se combinant ces trois principes, indissociables, se spécifient mutuellement au point d’acquérir ensemble une signification beaucoup moins ambiguë que chacun d’eux séparément.

[19] Pour reprendre les distinctions établies notamment par :

– R. Blanche, dans «Dix ans de logique et d’épistémologie en France», Paris, Association pour la diffusion de la pensée française, 1959 ;

– J. Piaget dans «Nature et méthodes de l’épistémologie», in Logique et Connaissance scientifique, Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1967 ;

– T. Herbert, Réflexions sur la situation théorique des sciences sociales et spécialement de la psychologie sociale, Cahiers pour l’analyse du cercle d’épistémologie de l’Ecole Normale Supérieure, n° 2, mars 1966.

[20] C. Lévi-Strauss, Le cru et le cuit, Pion, 1964. «Ouverture II», p. 22. «Très vite, presque dès le début de la rédaction, nous constations qu’il était impossible de distribuer la matière de ce livre selon un plan respectueux des normes traditionnelles (…). Nous nous apercevions aussi que l’ordre de présentation des documents ne pouvait être linéaire, et que les phases du commentaire ne se reliaient pas entre elles sous le simple rapport de l’avant et de l’après»…

[21] Signalons, très sommairement, à ce propos, les critiques diverses et pertinentes, entre autres, de : P. Naville, Classes logiques et classes sociales, note sur le réalisme des classes », Année sociologique, I960 ; et R. Blanche, Structures intellectuelles ; essai sur l’organisation systématique des concepts, Paris, J. Vrin, 1966.

[22] Cf. R. Blanche, Introduction à la logique contemporaine, Paris, A. Colin, 1957.

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