pour limiter les revenus « kolossaux »

(en réaction, positive mais tardive, à la chronique de Jacques Julliard parue dans le Nouvel Observateur daté du 28 janvier 2010, j’avais proposé ce texte de quatre pages le 6 avril suivant – pour la rubrique Paroles de lecteurs ou, à défaut, comme contribution aux Débats du même hebdomadaire.

Jacques Julliard m’ayant répondu être intéressé par ce papier mais ne pouvoir le publier à cause de sa longueur, je le soumets ici même à la critique de mes concitoyens, sur mon nouveau blog personnel)

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PREFACE [janvier 2014]

Ce thème que j’abordais en 2010 était relativement peu développé dans les médias de cette époque, et mon texte a suscité très peu de commentaires – bien qu’il ait figuré plusieurs années parmi les questions soumises aux lecteurs du “Journal du Net” dans le cadre de ses appels à contribution sur la question suivante « Que vous inspirent les millionnaires et les milliardaires ? » 

Mais depuis peu il semble que ce thème des inégalités croissantes de revenus (observées du moins en France) retient l’attention de chercheurs confirmés, parmi lesquels la contribution de l’économiste Gaël Giraud et de la philosophe Cécile Renouard, datée du 13 novembre 2013 et intitulée Limiter les écarts de rémunération : un enjeu d’efficacité économique et de justice écologique et sociale

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Des revenus colossaux ? – Oui, KOLOSSAUX !

Dans sa chronique du 28 janvier dernier, à propos de l’ « incident cumulardesque Proglio », Jacques Julliard qualifiait de « colossale » la rémunération de ce Monsieur – puis il évoquait l’ « insatiable convoitise des patrons » à propos de son extraordinaire cumul de fonctions, avant de commenter en historien la « leçon politico-sociale » de ce « retour à l’Ancien Régime », c’est-à-dire « revenir d’une société de classes à une société d’ordres », avec l’apparition d’une « nouvelle caste de privilégiés » qui annoncerait la fin de notre société actuelle.

Fin mars, deux mois plus tard, à propos de l’ « incident judiciaire Zacharias » on peut appliquer la même analyse à cet autre personnage – avec le constat pessimiste complémentaire que la Justice française est actuellement dépourvue de lois et de normes contraignantes pour ramener à la raison républicaine les citoyens indélicats (pour parler par euphémisme), même les plus arrogants et les plus dénués de scrupules. Ce constat indique le fossé qui sépare la légitimité (par cohérence avec des valeurs officielles), ici bafouée, et la légalité, ici prononcée au terme d’arguties procédurières.

Cette analyse socio-historique explicite ce que chacun de nous, citoyens républicains de base, perçoit avec écoeurement, à savoir que ces pratiques ne ressortissent plus d’une (+ ou -) légitime hiérarchie des revenus – d’ordre arithmétique quantitatif en termes d’échelons, de niveaux – mais procèdent d’une logique qualitative en termes de catégories, espèces, castes, substantiellement différentes, non comparables – comme le sont par exemple des scoubidous (eux) et des pommes ou des poires (nous).

C’est pour avoir travaillé, en théorie et méthodologie sociologiques, ces questions fondamentales des rapports entre les données d’observation dites quantitatives et dites qualitatives que je souhaite apporter ici ma contribution à cette réflexion politico-sociale : avant même d’être une question de morale et de justice sociale, il nous faut constater qu’un seuil absolu a été franchi, qui exige d’autres traitements, qualitatifs ceux-là, qu’une « simple » ( ?) redistribution des richesses quantitatives, revendiquée au nom de la solidarité nationale ou de la « cohésion sociale ».

Ces privilégiés se sont placés à l’écart de nous autres, ou ont accepté qu’on les place, peu importe, comme juchés en surplomb sur des grues gigantesques, illégitimes, qui narguent les petits escabeaux de nos échelons hiérarchiques ordinaires, compatibles avec nos principes républicains de référence : « Liberté – Égalité – Fraternité ». Ils sont d’ailleurs tellement éloignés de nous qu’il leur faut des parachutes (dorés de préférence) pour parer à toute éventualité.

Notre Président de la République et ses courtisans sont incapables de percevoir cette distinction-coupure fondamentale, parce que leur logique du fric (en termes de raisonnement arithmétique, d’argumentation cognitive), et leur axiologie du fric (en termes de valorisation, de motivation et modèle de réussite, de désir et d’objectif prioritaire) ne connaissent pas de limite, ni même de contextualisation sociale. Ainsi, l’injonction de « travailler plus pour gagner plus » – en contexte de chômage structurel croissant – ne peut que flatter les tendances individualistes de la société de consommation en offrant une prime à la compétition du « chacun pour soi », prime d’ailleurs très inégalement accessible comme chacun sait … alors que la Réduction du Temps de Travail individuel s’adressait aux traditions de générosité de la classe ouvrière avec le partage des emplois comme objectif mobilisateur.

Lorsqu’ils parlent de « juste rétribution » des talents ou des efforts ou des responsabilités comparés, à propos de ceux qui sont dans la nacelle de la grue illégitime, qu’il s’agisse de sieur Proglio ou de dame Bettencourt, ou de sieur Zacharias, ou de la plupart des patrons du CAC 40 ou des « hedge funds », et des traders, il est clair que nos gouvernants actuels, complices objectifs de la caste des privilégiés, n’ont aucune considération pour celles et ceux d’entre nous qui stagnent sur les premiers échelons de l’escabeau légitime, avec un SMIC d’environ le centième des précédents (100 fois moins !), et qu’ils ne peuvent éprouver que de la condescendance pour celles et ceux qui sont parvenus sur les échelons supérieurs de l’escabeau, avec des revenus d’environ le dixième (10 fois moins !). Ils ne peuvent pas seulement imaginer (même après un sévère avertissement par les urnes et par un taux d’abstentions et votes blancs record) l’humiliation, le mépris, ressentis par nous tous – dont la valeur professionnelle, l’utilité économique et sociale, sont ainsi implicitement évaluées comme quantités négligeables.

Mais alors eux, cette petite minorité de la caste des privilégiés, dont la Valeur Fric éclipse cyniquement deux de nos trois idéaux républicains officiels, en abusant du premier (Liberté chérie, liberté chère), méritent-ils d’être considérés comme des « citoyens de la République » ? La même question se pose aussi pour ceux-celles qui abusent du star-sytem mercantilisé – parmi certains sportifs de « haut niveau » ou idoles du spectacle ou présentateurs de télé … avec aggravation pour les évadés fiscaux, qu’on peut assimiler à des déserteurs dans notre contexte de guerre économique. A mon avis ils devraient être stigmatisés en négatif, comme contre-modèles à fustiger, et mis au ban de la nation, à tout le moins être publiquement destitués de leur fonction virtuelle de « symboles et modèles de réussite sociale » – pour que leurs pratiques et leurs privilèges ne puissent perdurer avec le soutien implicite d’une opinion publique anesthésiée ou résignée, voire consentante. Ce qui implique, évidemment, de ne plus leur attribuer la moindre médaille du mérite, ne plus les traiter de « happy few » ou d’élites ou de V.I.P., ce qui peut susciter l’envie et la jalousie, et ne pas craindre de les tourner en dérision, voire de les diaboliser, par un quelconque sobriquet comme « devilish few » ou voyous (ou « racaille » ?) en col blanc, par exemple, ou encore « bling-bling », ou « kolossal narcissique », qui inspirerait moquerie, dégoût et évitement. On pourrait même envisager de boycotter ceux-celles à la richesse kolossale desquels nous contribuons comme consommateurs, dans le secteur des biens matériels ou culturels, des services, des sports, des spectacles, … Mais cela supposerait un civisme héroïque dans certains secteurs stratégiques de notre mode de vie où la caste des privilégiés a déjà acquis une position monopolistique, avec des ententes occultes pour annuler toute concurrence.

Même s’ils n’atteignent pas les sommets de ces revenus exorbitants, les récents privilèges que se sont votés unanimement nos députés et sénateurs, notamment en matière de « prime de licenciement » et de retraite, ont un tel poids symbolique dans la problématique d’une juste répartition des richesses qu’ils ne peuvent pas échapper au débat public à instaurer de toute urgence. Tout d’abord, qu’ils sortent de la pénombre où les placent les rumeurs de la blogosphère : que toute la lumière soit faite sur leurs rémunérations directes et indirectes (primes, « avantages en nature », …), et différées (« retraites-parachutes », …), sans démagogie populiste et anti-parlementaire !

Et que penser des plus éminents responsables de la classe politique, à commencer par le Premier d’entre eux, lorsqu’on les voit s’acoquiner avec des représentants notoires de ces castes ? Il ne s’agit pas seulement d’un banal conflit d’intérêts. Il s’agit de contradictions profondes, flagrantes, entre les valeurs républicaines proclamées officiellement et les valeurs qui inspirent de fait les pratiques de ces privilégiés – dont la devise serait plutôt « Liberté (d’exploiter mon prochain) – Cupidité (course au Fric comme But en soi) – Agressivité (du chacun pour soi, et Tricherie en compétition mal régulée) ».

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–> petit post-scriptum rédigé en février 2017, lors de la campagne électorale des élections présidentielles pour le quinquennat suivant celui de 2012 – qui a vu fleurir des scandales de même nature tels que le “Penelopegate” :

“l’acharnement de François Fillon à présenter sa candidature aux prochaines élections présidentielles – malgré le large courant d’opposition de l’opinion publique, y compris au sein de son propre parti – ne relève pas tant du domaine de la justice “juridique” comme il voudrait se situer. Mais cela me semble relever plutôt et tout simplement d’une problématique de justice “sociale”, d’ “égalité de traitement” dans l’équité : si nos rétributions étaient régulées par une “échelle des rémunérations”, comme dans la Fonction publique, selon les bons principes du Conseil National de la Résistance (eh! oui M. et Mme Fillon !), les travaux de Mme Pénélope F. – à supposer qu’il y en ait eu de cette qualification et à plein temps (?) – auraient donné droit à un salaire de secrétaire et/ou de documentaliste, à l’ancienneté. Et ce qui apparaît suspect dans l’attitude du candidat c’est son acharnement à contester le droit des medias à nous informer sur la réalité des faits, bien sûr aussi et surtout lorsqu’elle se révèle avoir été masquée ou biaisée et qu’elle est objectivement un argument pour le nécessaire débat démocratique.

Allons voir par exemple sur la grille des salaires du CNRS combien MmeFillon aurait touché : sans doute environ entre 1,5 et 2,5 fois le SMIC à ses débuts … Alors, qu’est-ce qui “justifie” cette différence exorbitante avec les rémunérations perçues, de quoi révolter toutes les secrétaires et documentalistes hyper-qualifiées que j’ai connues au CNRS et qui sont en droit de douter de la capacité du candidat Fillon à nous représenter, nous les travailleurs-citoyens, dans tous les aspects de notre fonction économique et sociale de producteur-trice.

Et ce ressentiment pourra s’exprimer le jour du vote dès le premier tour des élections, si du moins ce candidat persiste et signe à prétendre nous représenter ?”

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C’est à cette condition que les nouvelles générations, a priori plus généreuses et moins contaminées par ces dérives abusives, pourront faire prévaloir la seule hiérarchie de valeurs capable de produire du « Vivre heureux ensemble, tous ensemble, … Malgré nos divergences d’intérêts », à savoir : Liberté et Égalité et Fraternité comme fins suprêmes – puis Solidarité et Laïcité comme moyens de cohabiter avec nos différences dans le respect de la liberté de chacun – et enfin (mais seulement « en fin ») la valeur-monnaie comme moyen de produire et d’échanger pour vivre dignement, répartie équitablement et fraternellement.

Pourquoi aurions-nous honte ou scrupule ou réticence à invoquer ainsi les plus beaux idéaux légués par notre Histoire, ceux de « la France qu’on aime » comme dit Martine, sans pécher pour autant par angélisme béat, ni tomber dans un idéalisme primaire qui ignorerait l’importance des rapports de force dans la réalité politique et économique ? Soyons dialecticiens, que diable !

Il me semble en tout cas que la dénonciation de cette réalité scandaleuse et anachronique pourrait constituer une ligne de démarcation fondamentale entre progressistes et ré-actionnaires, voire un consensus républicain préalable à tout autre clivage et tous autres conflits d’intérêts – sur lesquels auraient ensuite à se confronter les projets socio-économiques et socio-politiques de tous bords. Et il en reste évidemment beaucoup, de ces conflits d’intérêts, à commencer par les rapports fondamentaux de dominance/ domination sociale que sont les rapports de classe, de sexe, de génération, de blocs géo-politiques …

Au risque d’apparaître un peu naïf, je postule qu’il existe au sein même de ces castes (et je crois savoir qu’il en existe) quelques rares citoyens prêts à renoncer à ces privilèges exorbitants pour rejoindre des normes de revenus plus légitimes, plus « normales » – comme il s’est trouvé sous l’Ancien Régime des aristocrates qui ont épousé les thèses républicaines, jusqu’à accepter de renoncer à certains de leurs privilèges statutaires. Au lieu de combattre ces castes frontalement et sans nuances, on pourrait essayer d’exploiter leurs divisions internes – en recherchant parmi eux des appuis, des alliés, en exploitant leur culpabilité latente, leur « mauvaise conscience » (ce que le philosophe Georges Simondon appellerait leur « métastabilité ») et surtout en valorisant leurs éventuels potentiels positifs (même référence philosophique) d’adhésion sincère aux idéaux communs de notre République, et en faisant valoir qu’une telle « mise à niveau » leur apporterait une nouvelle estime de soi, un « confort moral » au moins autant appréciable que le luxe matériel démesuré, que l’opulence ostentatoire et narcissique. Ce confort moral que procure la satisfaction de ne plus voir autour de soi tant d’êtres humains dans des conditions de précarité et de misère à proprement parler in-dignes et in-supportables pourrait grimper dans la hiérarchie de valeurs de nos bourgeois et « classes moyennes-supérieures », du moins de ceux qui sont profondément et sincèrement républicains. Et ce processus ne pourra que s’accélérer lorsqu’il apparaîtra inéluctable, pour diverses raisons cumulées (écologiques, énergétiques, environnementales, climatiques, ..) que notre régime obsolète de croissance économique illimitée (« toujours plus … ») et d’inégalités croissantes (… pour certains seulement) devra se muer en régime durable de sobriété conviviale et de partage fraternel.

C’est pourquoi je ferais ce simple petit reproche à notre ami Jacques Julliard : mettre tous les patrons dans le même panier, en employant le pluriel généralisant dans l’expression « insatiable convoitise des patrons », ne risque-t-il pas d’en bloquer certains par réflexe de défense corporatiste ? Ne vaudrait-il pas mieux s’appuyer sur des témoignages de comportements exemplaires, si rares soient-ils, de patrons solidaires et « pas voyous pour un sou », d’entrepreneurs qui se lancent dans l’aventure de nouveaux modèles de production et d’échange et de consommation au moins autant pour les raisons éthiques du « développement durable et solidaire » que pour le profit.

Pour briser la résistance prévisible des récalcitrants de cette caste de privilégiés réactionnaires, pour déjouer leurs chantages (par ex. menaces des traders ou des stars de se vendre au plus offrant à l’étranger) et pour qu’advienne ce retour aux sources nécessaire et souhaitable d’une République sans castes, les stratégies du « y a qu’à … » ou du « faut qu’on … » sont un peu courtes. La stratégie de l’élimination physique des irréductibles (nostalgie des chants funèbres « les aristocrates on les pendra !), en dehors de toute considération morale, a suffisamment montré dans l’histoire ancienne et récente qu’elle accouche de maux pires que le mal à supprimer pour qu’on puisse seulement l’envisager.

Alors que reste-t-il comme stratégie crédible de transformation, de retour à un Etat républicain composé d‘ « hommes (et de femmes) libres et égaux en droits », assurés de trouver de quoi vivre et s’épanouir dans la dignité ?

Cette question est évidemment cruciale, et elle ne peut être traitée que dans le cadre d’un large débat collectif, qui pourrait s’instaurer à l’occasion de la prochaine élection présidentielle [2012], mais aussi à l’occasion de tout événement ou incident imprévisible suffisamment grave pour cristalliser spontanément les mécontentements accumulés. Constater que certains revenus kolossaux sont illégitimes, donc inacceptables, est une chose, c’est une autre affaire que de préciser le montant d’une norme-limite, d’un plafond de l’éventail légitime des rémunérations plein-temps/ tout compris au-delà duquel on entrerait dans l’illégalité. Et le problème se complique et s’obscurcit si l’on tient compte des compléments et à-côtés des rémunérations brutes de base – primes et bonus, stock options, avantages en nature, parachutes, et tous revenus, plus-values et dividendes du capital – et des prétendues compensations, incitations et allègements fiscaux, ces fameuses « niches fiscales » dont la productivité n’est pas toujours démontrée. Pour y voir clair dans ce maquis, il faudra solliciter l’expertise des économistes comme Jean Gadrey ou Thomas Piketty, et des politologues comme Paul Ariès, ou des écologistes comme Hervé Kempf (cf. son récent “Pour sauver la planète, sortez du capitalisme”, le Seuil, janvier 2009), qui préconisent d’instaurer le R.M.A. = Revenu Maximum Acceptable, seuil symétrique des seuils minima que sont le SMIC et le R.M.I. – R.S.A.

Une telle réforme révolutionnaire (ou « radicale ») exigera de la prudence et de la concertation, peut-être aussi de la progressivité dans l’application pour pouvoir en évaluer les effets pervers ou contre-productifs et se dérouler sans violences inutiles. Au simple titre d’hypothèse, formulée par le modeste citoyen militant que je suis, sociologue non économiste, et pour lancer le débat, je propose le chiffre 10, arbitraire mais symbolique, comme multiple de l’unité de base du SMIC à ne pas dépasser dans une première étape, sachant qu’à un salaire avant impôt de 10 fois le SMIC (ce qui est déjà considérable !) correspond un revenu net d’impôt de 7,2 fois celui d’un smicard (ce qui est encore pas mal, non ?) – selon le barême actuel des tranches d’imposition, dans le cas simple d’1 part par foyer fiscal.

Je laisse ici volontairement de côté tout ce qui concerne les autres injustices et inégalités, elles aussi parfois kolossales, liées aux patrimoines (capitaux investis ou acquis ou hérités, hors rémunérations éventuelles) et à leur transmission héréditaire. La problématique de cette autre question sociale m’est trop étrangère et m’apparaît trop complexe pour que je me risque à émettre ici le moindre avis personnel, notamment sur les seuils d’acceptabilité et les solutions concevables : fiscalisation, ou confiscation ou legs ou conversion en Fondations d’intérêt public, ou que sais-je encore …. Je fais seulement remarquer, toujours en tant que méthodologue, comme quelques économistes le font également dans le débat actuel sur l’I.S.F. et le bouclier fiscal (Thomas Piketty par exemple) que tout calcul de plafonnement de l’impôt en termes de pourcentage du brut est une absurdité arithmétique s’il n’est pas préalablement borné par un montant maximum du brut. En effet, en l’absence de tout maximum brut légal les montants scandaleusement élevés, disons par exemple au-delà de 100 fois le SMIC (soit plus de 1, 612 Million d’Euros annuel !), même fiscalisés à 60 % (version Villepin du bouclier fiscal) conservent encore un « net d’impôt » de plus de 645000 € par an (une misère !). Et que dire des milliardaires ?

C’est la complicité objective des politiciens et technocrates au pouvoir avec les intérêts de la caste des très gros possédants, leur volonté de les épargner dans le traitement fiscal, qui les empêchent de voir cette absurdité arithmétique. Et pourtant, on commence en haut lieu de s’interroger sur les effets pervers de cette sollicitude : n’est-ce pas pour anticiper cette ponction fiscale jugée intolérable (en l’absence de toute éthique républicaine) que certains de ces privilégiés parviennent par tous les moyens à s’octroyer des augmentations de revenus sans aucune comparaison proportionnelle avec les augmentations moyennes, ce qui était encore inconcevable il y a quelques années ? Effet pervers ?, cercle vicieux ? – en tout cas, c’est une preuve supplémentaire, s’il en fallait, que le premier problème à résoudre c‘est bien celui d’un R.M.A. : avec si nécessaire une 5ème (voire une 6ème) tranche d’imposition sur les revenus, tout bouclier fiscal ou I.S.F. serait alors superflu.

Si un débat s’organise prochainement sur ce thème d’un plafond des rémunérations kolossales et/ou des patrimoines kolossaux, je me réserve la possibilité d’y participer, avec d’autres propositions concernant la stratégie – comme tout autre citoyen qui croit encore aux valeurs fondatrices de notre République, et qui aspire à un monde juste et fraternel où il ferait bon « Vivre ensemble, tous ensemble, … Malgré nos divergences d’intérêts ».

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[ajout datant de décembre 2016]

La problématique de l’encadrement des rémunérations du travail (sans parler ici des rémunérations du capital, distribuées aux “actionnaires”) ne saurait se limiter à la définition de leur minimum obligatoire (le SMIC) et de leur maximum autorisé (le RMA), mais devrait s’intégrer à la définition de “grilles indiciaires de salaires” (ou “échelles de rémunérations”) – au moins pour ce qui concerne les travailleurs qui ont le statut de salarié dans les secteurs du privé, de la Fonction publique et des coopératives – là où les écarts de salaires sont particulièrement resserrés, par décision de tous les coopérateurs (bel exemple de solidarité fraternelle à suivre ?) – ainsi que pour les rémunérations moyennes “nettes” des travailleurs indépendants ou franchisés, réalité un peu opaque que de récentes innovations viennent d’ailleurs de complexifier (par ex. pour les sociétés de taxis, les “Uber” ?).

Par exemple, dans l’organisme CNRS où j’ai accompli la presque totalité de ma vie professionnelle, les grilles de rémunérations sont différenciées en deux grandes catégories de personnels (chercheurs et I.T.A. – avec leurs 3 subdivisions = Ingénieurs, Techniciens et Administratifs ), et le rapport entre les indices minimum et maximum de cette grille était alors d’environ 1 à 4 (à vérifier ?) – ce qui paraît maintenant très peu par comparaison aux sommets scandaleux (jusqu’à 100 SMICs !) que s’octroient certains patrons du CAC 40, mais ce qui était approuvé par toute la collectivité de cet organisme public et avait l’avantage de maintenir un très bon “esprit d’entreprise”…. malgré certaines dérogations en termes de primes exceptionnelles pour les échelles supérieures “Hors-cadres”.

Cette problématique n’est pas seulement d’ordre économique, car elle comporte une dimension symbolique – manifestation d’un pacte social exprimant un accord fondamental de toutes les catégories de citoyens-travailleurs concernant un partage équitable des ressources produites par leur travail collectif, y compris bien sûr par les dirigeants qui ne sauraient bénéficier d’un statut dérogatoire.

Cette problématique se réfère donc à la notion d’Equité – manifestation spécifique de notre Valeur républicaine d’Egalité – à laquelle peut et doit se mesurer le rapport “Contribution-Rétribution” dans l’exercice de tout travail d’un individu au sein de son/ses collectif opératoire. Cette problématique a té énoncée il y a longtemps déjà par certains sociologues du travail comme mon ancien collègue du CNRS Lucien Karpik (fondateur du laboratoire de sociologie de l’Innovation, à l’Ecole des Mines de Paris). Mais  je ne saurais dire si elle a été développée depuis lors en termes de paradigmes opératoires pour ne pas rester un cadre vide se prêtant à toutes les interprétations subjectives en faveur de tel ou tel pôle statutaire de ce que sont les “rapports de classes socio-économiques” – en bref, ouvriers, cadres et patrons, et actionnaires.

Resterait donc éventuellement à compléter l’énoncé de cette problématique générale possible [ou de toute autre ?] – le rapport “Contribution-Rétribution” – par une ébauche de contenu et de propositions paradigmatiques, qui devront nécessairement évoquer et mesurer la dimension quantitative du contenu concret des échanges de ce rapport, à savoir les “objets” produits et les rémunérations “monétaires”. Faute de quoi on ne situerait le rapport en question que sur le plan qualitatif des échanges symboliques, dont il ne faudrait d’ailleurs pas non plus sous-estimer l’importance et l’impact.

N’ayant personnellement jamais travaillé dans ce domaine de recherche, sinon en tant que syndicaliste et sans beaucoup d’investissement théorique, je ne saurais dire s’il existe ici ou là des propositions de type socio-écono-politique susceptibles d’encadrer et de rendre opérationnel ce couple “problématique – paradigmes” avec l’exigence théorique propre à la réflexion scientifique, de manière à dépasser le cadre des voeux pieux ou des simples “rapports de force” …

Avis aux amateurs !

 

le 6 avril 2010

Jacques JENNY, citoyen (engagé) et sociologue (retraité)

65 Rue Henri Barbusse – 91330 YERRES

01 6948 1913

jacquesjenny@aol.com

nouveau site personnel, en cours de reconstruction :

http://jacquesjenny.com/legs-sociologique/

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Outre sur mon blog personnel, cette contribution a été publiée, telle quelle, en mai 2010 par le blog

http://www.journaldunet.com/economie/temoignage/temoignage/336196/il-faut-limiter-les-revenus/

dans le cadre d’un débat sur la question suivante :

« Que vous inspirent les millionnaires et les milliardaires ? »

Plus de 3 ans après cette publication, seulement une dizaine de réactions avaient été enregistrées sur ce site, soit plutôt sarcastiques soit provoquées par le soupçon que je suis guidé par la jalousie (!) ou par une lecture biaisée de mes propos – ce qui m’incite à penser que ce thème est encore tabou en ce sens qu’il n’est pas encore assez dégagé de ses a prioris implicites pour pouvoir être débattu sereinement.

La lecture des commentaires publiés sur ce blog (à l’adresse ci-dessus) est instructive à cet égard …

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post-scriptum – je revendique une certaine cohérence dans mes propos anti-hiérarchistes, par le fait que – dans ma longue “carrière” au CNRS – j’ai toujours refusé de postuler au grade de directeur de recherche depuis l’année lointaine où j’avais été reconnu “apte à la maîtrise”. Non pas que je refusais les postes de responsabilité ni la hiérarchie des fonctions nécessaires d’encadrement et d’animation d’équipes ou séminaires de recherche (ce dont ma biographie peut témoigner) – mais tout simplement pour des raisons d’ “équité républicaine”, d’opposition à l’amplitude de l’ “éventail des salaires” institué dans la grille des rémunérations de la Fonction publique (et, pire encore, dans certaines grandes entreprises privées) :

1 – les écarts de salaires entre, par ex., une dactylo débutante ou un ouvrier d’entretien et un(e) directeur(e) de recherche 1ère classe en fin de carrière me paraissaient en effet socialement injustes, c’est-à-dire disproportionnés par rapport aux disparités incontestables quant aux responsabilités assumées, voire (?) quant à l’utilité sociale des uns et des autres dans le dispositif de recherche. D’où ma posture citoyenne, toujours affirmée publiquement, consistant à m’ “auto-censurer” dans la course générale aux promotions de carrière et à me “contenter” de l’indice de chargé de recherche dernier échelon – qui était déjà pour moi largement suffisant, surtout dans le contexte d’une économie de sobriété qui devra tôt ou tard se substituer à l’économie actuelle de consommation effrénée.

2 – d’autre part, de trop grands écarts de rétribution entre les jeunes chercheurs débutants et les chercheurs dits “confirmés” me sont très vite apparus contre-productifs par rapport à l’ambiance de liberté fraternelle, qui devrait selon moi régner dans tout échange et débat intellectuels – où l’érudition et la “maturité” de l’expérience accumulée doit complémenter (mais non dominer) la curiosité imaginative, sans oeillères ni tabous a priori, des nouveaux “entrants” (jeunes ou moins jeunes) avec égalité du droit à la parole. Autrement dit, le mandarinat – sorte de prime au statut de “parvenu”, qui fait obstacle à la créativité et au renouvellement des idées – devrait être non pas interdit mais tout simplement inconcevable, impossible, dans les organismes de recherche. Or il existe bel et bien, je l’ai rencontré – et je peux même ajouter que j’en ai sous-estimé les effets pervers. En effet, je savais qu’en refusant de postuler les grades supérieurs je prenais le risque d’apparaître comme non crédible, inapte, voire ringard et non reconnu pour ce que j’accomplissais réellement – et par conséquent interdit d’aide à la recherche, voire de publication : eh! bien je n’ai pas été déçu ! et il m’est arrivé plusieurs fois de témoigner cette ingratitude ressentie, ce frein à la créativité, “au nom des chargés de recherche seniors qui n’ont pas démérité” (et dont on sait peu que certains ont hélas ! “mal tourné” : dépression, alcoolisme, voire suicide … – permettez d’ailleurs que je leur rende ici un hommage fraternel).

 

Une réponse à to “pour limiter les revenus « kolossaux »”

  • Patrick SERRU:

    Bonjour,
    Je suis en train de parcourir votre page parce que j’ai découvert que la géniale règle à calcul est ce que vous savez. Je salut votre trouvaille qui vaut bien les calculateurs en sable (silicium). Pour ça. merci et re-merci.
    Je dois aller au lit, et n’ai donc fait que parcourir votre texte legs-sociologique/?page_id=21.
    Je vous avoue que j’ai souri quand j’ai appris que Gandi ne voulais pas de meuble en excès, car il disait qu’il avait l’impression de les avoir volés aux pauvres, parce que moi, j’ai toujours eu un sentiment similaire quand je sortais de table avec l’estomac trop plein… Il est des crétins qui trouvent que Bill EscoGate fini bien sa vie en créant une fondation, ignorant que c’est avant tout un outil qui favorise “l’optimisation fiscale” et donc l’accroissement de ses richesses. A-t-il des scrupules quand il sort de table avec “les dents du fond qui baignes”! :-)
    Bonne nuit, depuis le Pérou!
    Patrick Serru

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