Épistémologie pratique-et-politique (1979)

communication orale aux Journées d’études des 7-8-9 mai 1979

sur “Les jeunes et l’animation socio-culturelle”

Université de Bordeaux-III, Département des Carrières Sociales, I.U.T. – B

UN PEU D’ “ÉPISTÉMOLOGIE PRATIQUE ET POLITIQUE” AUTOCRITIQUE :

CONFESSION D’UN “VIEUX CHERCHEUR”, “MILITANT-CHERCHANT” [1]

par JACQUES JENNY, chargé de recherche au C.N.R.S,

Centre d’Ethnologie Sociale et de Psychosociologie


Après la présentation rapide qui vient d’être faite de notre Centre de recherche et de ses vieux travaux [2], on va essayer de préciser quel est l’objectif de nos deux interventions conjuguées… A priori, on peut se demander ce qu’il y a de commun entre des recherches qui datent d’une vingtaine d’années, sur l’agglomération bordelaise, et des recherches actuelles menées à Evry près de Paris et qui vont être présentées par Jean-Charles Lagrée. Il y a bien un thème commun, à savoir la vie sociale des adolescents en milieu urbain, mais je pense que cela ne serait pas encore suffisant pour amorcer une réflexion sur le problème de la connaissance de cet “objet” qu’est “la vie sociale ou les équipements socio-culturels pour adolescents”, car il faut tenir compte des facteurs du temps et de l’espace.


LA DOUBLE DISTANCIATION ESPACE ET TEMPS.

Bien qu’ayant travaillé ici même, à Bordeaux, en 1955-57, c’est d’une double distanciation du temps et de l’espace dont je puis témoigner, car en fait en 1955 l’agglomération bordelaise, bien qu’elle ait sans doute gardé son identité profonde, avait quand même des structures, ne serait-ce qu’au point de vue de l’urbanisme et des problèmes concernant la jeunesse, très sensiblement différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, au point que je ne suis pas sûr qu’on parle finalement du même objet en parlant de l’agglomération bordelaise en 1979. II faut donc se méfier de l’identité de lieu dans ce cas-là, et ceci doit nous aider à prendre conscience de l’évolution, évolution qui n’est pas simplement progressive et cumulative, mais qui peut se traduire, surtout dans une période de temps assez longue, par de relatives discontinuités, de relatives ruptures. Je ne sais pas qui vous étiez, ce que vous faisiez, quel âge vous aviez en 1955… mais, moi-même qui ne suis pas revenu souvent à Bordeaux, j’ai quand même été assez impressionné par les changements, au moins ceux du cadre extérieur. Dans l’agglomération bordelaise, j’ai l’impression de découvrir un univers totalement nouveau. A l’époque, s’agissant des équipements socio-culturels pour jeunes dans l’agglomération bordelaise, les doigts d’une main suffisaient pour les compter. On en était vraiment aux premiers balbutiements de tout ce qui fait maintenant le cadre urbain contemporain. Il n’y avait pas de véritables “grands ensembles” à part les “cités” de la Benauge, Claveau et Carle Vernet. On comptait là aussi sur les doigts d’une main les quartiers nouveaux qui tranchaient avec les quartiers d’échoppe ou les vieux quartiers du centre ville et des bourgs semi-ruraux de banlieue : maintenant est-ce que l’on a à faire à la même agglomération ? Ce n’est pas évident. Alors, quel intérêt y a-t-il donc à se replonger dans une agglomération qui porte le même nom mais qui avait des structures différentes ? Est-ce seulement l’intérêt historique de connaître le passé de sa ville ?

Il y a un travail à faire : il faudrait faire la jonction entre le Bordeaux de 1955 et le Bordeaux de 1980, cela nous aiderait à mieux comprendre dans quelle direction on s’oriente, encore qu’il ne faille pas croire à une fatalité de l’évolution ; il faudrait arriver à déterminer par quels jeux de forces sociales l’agglomération s’est faite, ce qu’elle est maintenant, à partir de ce qu’elle était en 1955 et des possibilités qu’elle avait à cette époque, car tout n’était pas prédéterminé. On avait essayé de faire des prévisions démographiques, des prévisions et des propositions d’industrialisation, d’urbanisation, d’équipement ; il semble que nos avis n’aient pas été écoutés, parfois même les pouvoirs publics ont cru bon de prendre le contre-pied… peut-être voulaient-ils mettre à l’épreuve, par la négative, et démontrer le mal-fondé de nos propositions ? Je ne sais pas si nos propositions étaient correctes, mais il semble s’avérer en tous cas que le contre-pied de nos propositions a abouti à des échecs. Dans le cas précis de l’implantation des “maisons des jeunes”, par exemple : la première maison de jeunes, prestigieuse, édifiée par la Municipalité de Bordeaux en 1962, est dans un premier temps tout à fait l’inverse de ce que nous proposions : notre démarche étant plutôt de favoriser l’insertion de toutes les catégories de citadins, et en particulier des adolescents, à partir de leur première unité de voisinage et donc de leur proposer des équipements qui correspondent aux différentes étapes de leur entrée dans le monde adulte. Il y a donc eu des possibilités à un moment donné ; il y a donc eu, après un effort de connaissance et de proposition pour l’avenir, des solutions administratives et politiques qui ont été prises. On peut s’interroger sur le décalage, le divorce qu’il y a eu entre ces propositions et ces solutions, ces décisions. A quel intérêt répondaient ces décisions, pourquoi la ville s’est faite ce qu’elle est ?


LES FORCES SOCIALES QUI CRÉENT LA VILLE ….

Il ne suffit pas de savoir comment elle s’est faite, comme si ça “se faisait”, comme si ça poussait tout seul, une ville ; ça ne pousse pas tout seul, il y a des groupes sociaux qui la font, qui poussent dans un sens et d’autres qui poussent dans l’autre. Il y a des conflits, des contradictions d’intérêt. C’est ça qu’il faudrait arriver à analyser, non pas pour faire des prévisions sur le futur (le problème n’est pas de faire de la futurologie sur l’horizon 2000 de Bordeaux et des jeunes de Bordeaux) mais pour savoir comment on peut peser sur l’évolution en cours, dans le proche avenir des structures urbaines et des structures d’équipement à Bordeaux, pour, précisément, faire obstacle a certaines tendances de l’évolution en cours, en fonction de valeurs sur lesquelles nous avons à nous prononcer, non pas en tant que chercheurs mais en tant que citoyens, en tant qu’hommes tout simplement. Autrement dit il ne faut pas attendre de la recherche qu’elle définisse les objectifs, les valeurs vers lesquelles la société urbaine (à Bordeaux ou ailleurs) doit s’orienter ; il faut être conscient des pesanteurs des structures économiques, politiques, sociologiques, politiciennes, idéologiques,qui existent certes, mais il faut également, au-delà de cette réalité avec toute sa pesanteur, toutes les traditions, dégager quel est le potentiel de transformation radicale (réformiste ou révolutionnaire, comme on voudra) de tout ce qui est en germe dans les contradictions mêmes de la société actuelle. Les jeunes : habituellement on a coutume de dire que c’est un potentiel de transformation. Or, ce n’est pas toujours vrai et la transformation opérée par les jeunes n’est pas forcément une transformation révolutionnaire ; il y a aussi dans certains pays, il n’y a pas si longtemps, des transformations fascistes opérées avec le soutien actif des jeunes ; il ne faut pas non plus rêver, ni idéaliser la jeunesse mais il est vrai que les jeunes représentent un potentiel. … disons … de “nouveauté” par rapport aux structures existantes. Ils n’y sont pas autant impliqués que les adultes, ce ne sont pas eux qui les ont faites et on peut espérer qu’un certain type d’animation favorisera ce regard critique sur la réalité, de façon à ce que les nouvelles générations puissent participer activement à la transformation de la ville et non pas assister au spectacle urbain, c’est-à-dire faire la ville et non pas la subir.


POUR UN PROCESSUS POLÉMIQUE DE LA CONNAISSANCE :

Je voudrais vous parler du “processus de la connaissance“, des rapports que nous avions, chercheurs sociologues en 1955-58, dans une agglomération qui nous était relativement étrangère (c’est un autre problème de savoir pourquoi avoir fait appel à nous, parisiens, plutôt qu’à des bordelais pour essayer de comprendre les structures de 1’agglomération). Les planificateurs au niveau national et au niveau régional, (à savoir le Groupement d’Urbanisme de Bordeaux, qui dépendait du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, et la Ville de Bordeaux) avaient demandé à l’équipe parisienne de Chombart de Lauwe de faire une étude préalable pour le projet d’urbanisation de l’agglomération de Bordeaux. Si par hasard vous essayez de connaître de près ces travaux (ce qui n’est pas facile, puisqu’il n’y a pratiquement plus d’archives pour avoir accès à ces documents) [3], il faudrait se méfier de l’illusion que notre rapport à la réalité, à cette époque, était du même type que celle que nous aurions maintenant si nous revenions faire le même type d’enquête à Bordeaux : ça, c’est une conception idéaliste de la connaissance que je voudrais essayer de vous faire mettre en question. En fait quand on travaille sur un “terrain”, soit qu’on en fasse partie (et même peut-être davantage encore dans ce cas, parce qu’on baigne dans toute la problématique du lieu et du moment), soit qu’on y arrive de l’extérieur, soi-disant avec l’oeil neuf “du parisien-qui-n’est-pas-impliqué” etc.  (ça peut donner les garanties apparentes de l’objectivité), il faut bien se rendre compte qu’on reste prisonnier de toute son “idéologie” (j’emploie des mots rapides et commodes), qu’on reste enfermé dans des contraintes de pensée, dans un système de connaissances. Et, même si on fait profession de mettre en cause ces contraintes, ce système, cette problématique implicite, etc… on est dans un cadre que par définition on a le plus grand mal à transgresser et à voir de l’extérieur. C’est pourquoi à vrai dire la connaissance devrait être “polémique”, comme est polémique, c’est-à-dire conflictuelle, la vie sociale et politique elle-même ; autrement dit, il devrait y avoir dans tout processus de connaissance une espèce de reflet, de transposition des enjeux politiques, sociaux, économiques, de la réalité elle-même, et c’est une illusion d’attendre de chercheurs soi-disant scientifiques, avec toutes les garanties de leurs méthodes et de leurs techniques, la connaissance “impartiale et objective” d’un phénomène social ou d’un processus historique. Nous, “Chombartiens de 1955″, nous étions forcément enfermés dans l’idéologie chombartienne de cette époque, et les planificateurs bordelais et girondins auraient eu du mal à trouver, s’ils en avaient eu l’envie et les moyens, des équipes concurrentes pour polémiquer avec nous, car nous étions à peu près les seuls sociologues à accepter de se “salir les mains” comme on disait… (ou la tête) au contact de réalités concrètes et d’enjeux politico-administratifs.


LES RECHERCHES GRAPHIQUES ET L’INFLUENCE DE LA CHARTE D’ATHENES :

Et effectivement, après les travaux sur Paris, nous sommes venus à Bordeaux pour faire des recherches très concrètes, des observations, des descriptions très factuelles, très graphiques même, pour visualiser un certain nombre de structures sociales. Mais tout ceci n’est pas neutre : alors qu’on croyait pouvoir dessiner objectivement le réel sur des cartes géographiques, en fait tout ceci correspond à une certaine “représentation” de la réalité, qui donne plus d’importance à certains aspects de la réalité qu’à d’autres, qui traduit tous les rapports sociaux en termes d’espace (ceci n’est pas neutre non plus), qui a tendance à gommer certains types de rapports sociaux, comme les rapports de propriété, les rapports de production. Même si on fait une carte de la répartition des propriétaires du sol urbain, on ne montre pas directement quels sont les rapports à la propriété du sol, à la propriété des équipements urbains, etc…, de ceux qui en vivent ou de ceux qui en sont exclus. Si on parle des implantations industrielles, si on parle des lieux de travail, en ramenant tout à la localisation des activités, on n’a pas fait pour autant une sociologie des rapports sociaux concrets de l’ouvrier avec son patron, de l’administré avec son député ou son maire, de l’habitant avec son propriétaire …. Et, même si on s’aventure un peu dans ces terrains de la sociologie politique ou de la sociologie économique, le seul fait que nos travaux soient commandés par des urbanistes nous amenait presque malgré nous (et parfois avec notre consentement d’ailleurs) à tout traduire en termes de propositions qui puissent passer par le canal de l’implantation et de la spatialisation. Donc tout ceci n’est pas neutre et, même dans ce contexte, dans ces contraintes, on pourrait dire, à la limite, “ce n’est pas de leur faute, ils étaient payés par ces gens-là il fallait bien qu’ils répondent à la demande”. En fait, il y a plusieurs façons de traiter un problème, même spatialement, et de nouvelles théories, de nouvelles applications de la théorie marxiste, par exemple, ne sont pas incompatibles avec une certaine spatialisation de la problématique, mais nous, nous étions à l’époque enfermés dans une certaine vision “socio-géographique” ou “écologique” (au sens étymologique du terme) et je m’en rends mieux compte maintenant en relisant les résultats que nous avions obtenus il y a 20 ans (que je viens de relire un peu comme je lirais le travail d’un autre).

En venant aujourd’hui à Bordeaux, je ne suis pas sûr de revenir dans le Bordeaux que j’ai connu il y a 20 ans. Il y a donc une distanciation réelle, sensible avec un écart de 20 ans, et il faut prendre conscience que le présent que nous vivons prépare ces ruptures de l’avenir ; autrement dit, il faut relativiser tout cet effort qu’on peut faire, qu’on doit faire, de connaître le réel avec le plus de sérieux possible, car il reste vrai qu’il faut quand même se méfier de ses propres tendances spontanées à fixer le réel d’une façon trop subjective.

Les études spatiales de cette époque étaient encore très influencées par ce qu’on appelait la “Charte d’Athènes”. Je ne sais pas si vous connaissez ça, c’est une conception des urbanistes qui était la plus progressiste à l’époque, qui consistait à combattre l’anarchie et le “désordre” de la croissance urbaine qui commençaient à se manifester, par une planification rigoureuse, se traduisant par une séparation des fonctions dans l’espace urbain, selon ces maîtres-mots de la Charte d’Athènes dont Le Corbusier s’est fait l’un des promoteurs : “Habiter, Travailler, Circuler, Cultiver le corps et l’esprit”…. Tout était résumé là-dedans et les urbanistes de l’époque nous dessinaient des villes dans lesquelles on avait effectivement des zones résidentielles, des zones industrielles et professionnelles, des axes de circulation, et puis des équipements sportifs et culturels.

Et si vous accédez aux archives de nos études sociologiques de 1956, vous verrez qu’effectivement le plan de notre rapport d’enquête reproduit les chapitres de la Charte d’Athènes : un chapitre sur Habiter, un chapitre sur Travailler, un chapitre sur Circuler et un chapitre sur Cultiver. Et, bien que nous fussions nous-mêmes, à l’époque, assez réservés à l’égard de cette séparation fonctionnelle rigoureuse, nous étions quand même assez influencés, car à l’époque c’était très difficile de ne pas l’être.


L’IDÉOLOGIE DOMINANTE ET L’ESPRIT CRITIQUE :

C’est ainsi qu’on peut prendre conscience de ce qu’est une “idéologie dominante” : on en sourit quand on en est sorti et qu’on peut la voir avec d’autres yeux et d’autres têtes, mais quand on est dedans, l’idéologie dominante ne se présente pas comme idéologie. Elle se présente comme le “bon sens”, comme 1’évidence-même ; vous pouvez dire n’importe quoi d’autre, personne ne vous entend, il ne s’agit pas qu’on vous écoute, on ne vous entend même pas. C’est une espèce de piège dont il est difficile de sortir puisque, par définition, l’idéologie dominante nous imprègne tellement que l’on ne peut guère en prendre conscience, et qu’on est pratiquement inhibé dès qu’on en a pris conscience. Alors que faire ? L’idéal serait que la connaissance soit polémique, à savoir qu’on puisse s’affronter avec des représentations différentes d’un même objet, que des marxistes, des archéo-, des pseudo- ou des néo-marxistes se confrontent à des réformistes, des archéo-réformistes, des néo-réformistes, disons tous ceux qui ont une conception, un regard sur la société et ses structures, mais ne jamais faire confiance à une équipe isolée pour vous donner la réalité objective d’un phénomène social. Ceci me paraît important. Et, si on ne peut pas se mettre en compétition sur un même objet, car c’est peu réaliste (on dira : “c’est du gaspillage, pourquoi faire dix études, alors qu’une seule suffirait”) il faut au moins que chacun d’entre nous, en tant que lecteur, en tant que consommateur de ces études, garde son esprit critique ; c’est à nous-mêmes de faire la polémique de ces travaux, il ne faut pas recevoir ça comme la vérité scientifique. Plus on avance dans la recherche et plus effectivement ce qu’on fait apparaît relatif et plus on a l’occasion de prendre du recul par rapport aux travaux antérieurs. Il ne faut pas non plus tomber dans le masochisme, et dire tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, “c’est de la merde”. Il ne s’agit pas de ça, parce qu’il y a eu quand même un effort de rigueur, que je ne renie pas : on a fait un travail très sérieux, sur le plan technique il est même inattaquable … C’est un peu comme le “crime parfait”, si vous voulez… on prend toutes les précautions… seulement, malheureusement, il y a toujours le gros truc qui vous échappe et toutes les précautions techniques et méthodologiques ne suffisent pas à donner les garanties de l’objectivité. Ce qui importe, c’est le regard qu’on porte sur tout ça, sur toutes ces méthodes, sur toutes ces techniques : l’échantillonnage, la statistique, les sondages, l’enquête, l’interview et toutes les techniques modernes ne sont pas en elles-mêmes des garanties de scientificité, il ne faut pas se laisser impressionner. Tout ceci est lié, je le rappelle, aux contraintes budgétaires de la recherche, qui est rarement une recherche gratuite et désintéressée, mais même quand vous avez une recherche théoriquement désintéressée, qui n’a pas ces contingences budgétaires, comme c’est le cas en principe pour les recherches universitaires ou les recherches du C.N.R.S., on s’aperçoit que finalement, même si la liberté apparente est plus grande, on n’échappe pas à l’idéologie dominante, même quand il y a une floraison d’idéologies concurrentes, comme c’est le cas depuis 68. Avant 68, la sociologie universitaire ronronnait, c’était soit de la sociologie académique, très spéculative, soit de la recherche très empirique et très engagée mais aussi très marginalisée dans l’Université. Depuis 1968 c’est différent ; on peut dire, heureusement, que les conflits sociaux, les conflits idéologiques, sont entrés à l’Université, le marxisme est réapparu sous ses différentes formes, et à partir de là ça permet une discussion, ça permet une critique de la connaissance. Et je dirais tout aussi bien qu’il ne faut pas tomber dans une contre-idéologie qui prétendrait détenir la vérité contre l’idéologie dominante. Je ne crois pas qu’il y ait une méthode scientifique unique, fût-elle marxiste, pour découvrir le réel. Si l’on a à s’inspirer de la problématique marxiste, c’est au nom de sa méthode générale, qui consiste à ne pas s’arrêter aux intentions subjectives des acteurs, par exemple, et à rechercher les déterminations objectives qui sont en jeu, en oeuvre, en deçà (ou au-delà, ou malgré) les intentions conscientes des acteurs, sans pour autant d’ailleurs négliger ces intentions subjectives et ces représentations des acteurs car elles ont leur importance dans la dynamique sociale. C’est croire au postulat, ou à l’hypothèse, qu’il y a des forces sociales, des intérêts sociaux, qui se manifestent quelquefois à l’insu même de ceux qui les supportent, et qu’il y a tout un travail “d’occultation” (comme on dit maintenant), de masquage des intérêts objectifs des groupes sociaux, surtout quand ce sont des intérêts de domination ou de conservation de privilèges. Evidemment ces intérêts ne se déclarent jamais comme tels, ils se déguisent, ils se camouflent, il faut donc savoir lire, au-delà des idéologies manifestes, quels sont les intérêts objectifs réels des groupes qui agissent.


LE RAPPORT A LA CONNAISSANCE EST UN RAPPORT SOCIAL :

Je voudrais essayer de faire partager ma conviction que le rapport à la connaissance, en sciences sociales, c’est-à-dire le rapport de ceux qui cherchent à l’objet cherché est un rapport complexe, et un rapport social, voire socio-politique, et non un rapport simple entre l’idée d’un cerveau individuel et l’objet matériel observable, car ceux qui cherchent sont eux-mêmes déjà une des expressions d’une partie au moins de l’objet qu’ils cherchent. Par exemple, dans l’agglomération bordelaise, il n’y a pas que de l’espace, il y a aussi des courants idéologiques, il y a aussi des systèmes variés de représentation qui sont “dans la tête” de différentes catégories de citoyens, des groupes sociaux qui font la ville ou qui la subissent. Et, en tant qu’acteurs sociaux de la connaissance, en tant que “chercheurs” comme vous voudrez (j’aime mieux dire “cherchants”, parce que chercheur c’est un statut, mais en fait nous sommes tous plus ou moins cherchants ; si on est un peu curieux, on cherche, donc on est cherchant, même si on n’est pas chercheur), on a déjà un peu dans sa tête une partie de la réalité sociale qu’on observe. C’est ça la “relation dialectique du sujet et de l’objet”: c’est-à-dire qu’on n’a pas d’existence séparée “en soi”, avec sa prétention à appréhender (avec notre petite cervelle limitée) la complexité de la société “en soi”, mais que, d’emblée, dans notre petite cervelle et dans nos rapports à la société qu’on étudie, il y a déjà de cette société qui agit par tout un système de représentations. On a beau “se creuser la cervelle” comme on dit, pour le faire aussi objectivement que possible, en fait on est déjà plus ou moins déterminé par la chose qu’on regarde et qu’on étudie. Et, d’autre part, il n’y a pas seulement le rapport à l’idéologie dans l’objet qu’on étudie, mais il y a aussi des pratiques sociales, que je sache ; même chercheur au C.N.R.S., même universitaire, on a des pratiques sociales, ça vous étonnera peut-être… hein ? (mais c’est une chose que les chercheurs ont tendance à gommer)…. les universitaires n’ont pas seulement une pratique pédagogique, ils n’ont pas seulement une pratique scientifique ; ils sont quand même, que je sache, consommateurs, ils sont électeurs, ils sont parents d’élèves ; ils sont je ne sais quoi d’autre…. ils ont un sexe, etc… Ils ont donc des pratiques sociales, ils ont beau faire des efforts pour les laisser au vestiaire de leur université, ces pratiques sociales…. elles sont là, c’est-à-dire qu’ils ont tissé des réseaux de relations avec tout un tas d’acteurs sociaux, qui sont forcément déterminés, ils n’ont pas le même type de relations avec tout le monde. Dans l’agglomération bordelaise, par exemple, nous avions des rapports sociaux d’un certain type avec les administrateurs, les universitaires, les commanditaires de la recherche évidemment, mais nous avions aussi engagé ou prolongé des rapports sociaux avec des militants politiques, syndicalistes, militants d’associations populaires ou familiales… tel comité de quartier, nous avions essayé de prendre contact avec des mouvements de jeunes, avec les animateurs de l’époque. La “petite bourgeoisie intellectuelle”, comme on dit maintenant, la P.B.I. n’existait guère. Elle était embryonnaire et on peut dire qu’on a été complice de la formation de cette P.B.I. qui transforme le “paysage social” d’une agglomération. Dites-vous bien que c’était inconcevable en 1955 de pouvoir parler à un auditoire comme le vôtre, on aurait eu un petit groupe de deux ou trois personnes dans un café. L’équivalent de ce qui faisait l’animation socio-éducative ou socioculturelle dans l’agglomération bordelaise …, je vous assure, pouvait tenir autour d’une table de café. De même, au point de vue de la documentation, c’était inconcevable d’avoir cette floraison de revues et d’ouvrages sur le problème des équipements socio-culturels et de l’adolescence dont vous pouvez maintenant bénéficier dans votre I.U.T. Certes, maintenant il faut choisir. Il faut trier toute cette littérature mais c’est quand même plus intéressant que le vide de l’époque et l’illusion qu’on pouvait avoir qu’il suffisait d’un chercheur ou d’un cherchant pour connaître la vérité.

On est donc en fait, quoi qu’on fasse, en relation dialectique avec la réalité sociale qu’on étudie, par l’idéologie qu’on partage plus ou moins avec elle (et même si on la conteste, on la partage d’une certaine façon), par les pratiques sociales et les rapports qu’on a établis, les rôles et les statuts sociaux qu’on assume dans la société, etc. On ne peut pas assumer le “point de vue de Sirius”, ça c’est une grosse blague, ça n’existe pas, le point de vue de Sirius, de l’observateur “au-dessus de la mêlée”… On essaye de se détacher, comme ça, dans le ciel des idées mais on reste quand même enracinés dans la réalité qu’on étudie, ou alors si on n’éprouve aucun intérêt pour la société, on peut se demander à la limite pourquoi on la regarde…

Si vous voulez un peu savoir ce qu’on a fait avec cette distance critique que j’y mets maintenant, on a effectivement travaillé et remis de gros rapports, des centaines de cartes sur les différents phénomènes urbains observables dans l’agglomération bordelaise, avec les sources documentaires de l’époque. On appelait déjà ces études de morphologie sociale urbaine de l'”écologie”, mais pas dans le sens des “écolos” actuels. Ecologie, c’est un terme scientifique s’il vous plaît : ça veut dire l’étude des rapports des hommes (ou des animaux, ou des organismes vivants) à leur “milieu”. Quant aux écologistes du type militant actuel ça n’existait pas encore ; vous voyez, ce sont des choses qui changent dans le “paysage socio-politique”, et ce que l’on appelle maintenant les “luttes urbaines” ça n’existait pas non plus : on subissait son sort… les taudis… “la cité”, avec le bruit infernal, les voisins, les canalisations, etc… On râlait mais il n’y avait pas toute la tradition qui s’est instaurée maintenant, d’une contestation organisée (je ne sais d’ailleurs pas si elle est vivace à Bordeaux) par exemple : contre le passage d’une autoroute ou contre l’implantation d’un aérodrome sous vos fenêtres ou des trucs comme ça… Ce n’est pas simplement l’idéologie qui change, parce que l’idéologie ne change pas toute seule mais il y a aussi des pratiques sociales, des “mouvements sociaux”, et tout cela change ensemble. Est-ce qu’on y a, à notre modeste façon, contribué ? C’est une question qu’on peut se poser… Jean-Pierre Augustin nous disait tout à l’heure qu’il a connu nos travaux sur les besoins et aspirations des adolescents en matière d’équipements socio-culturels à travers un numéro spécial de la revue “Equipement pour la jeunesse, les sports et loisirs” de 1966, consacrée aux Maisons des Jeunes et de la Culture. Il a donc pris contact avec la recherche à travers les conclusions les plus pragmatiques qui en avaient été tirées à un moment donné sur un sujet précis et, à partir de là, il est remonté avec sa curiosité de cherchant jusqu’aux sources.

A cette époque, on ne pouvait pas nous faire le reproche de ne pas donner de réponses aux questions des “hommes d’action”. On en donnait peut-être même trop… c’est là une de mes interrogations. Est-ce que c’est vraiment nécessaire que la recherche institutionnelle réponde à la demande des praticiens, telle qu’elle s’exprime et dans les termes mêmes où elle s’exprime ? J’en viens plutôt à me demander s’il ne faut pas engager une collaboration avec les praticiens, de telle sorte qu’il y ait une espèce de malaise, dès le départ, je veux dire une tension qui soit assumée, acceptée, mais avec une spécificité des rôles et des tâches.

Ce n’est pas simplement vrai pour les chercheurs institutionnels : tout praticien peut être lui-même cherchant, c’est-à-dire qu’on peut, tout en étant très englué dans sa pratique, faire de temps en temps un effort de distanciation et de critique de sa pratique. Avec quoi peut-on faire cette critique ? Certes d’abord avec la pratique des autres, car une pratique se heurte toujours aux stratégies des partenaires et des adversaires. C’est un moyen stimulant de réflexion quand on recherche l’efficacité. Mais la réflexion critique théorique peut être aussi un outil utile pour sortir de ce jeu social dans lequel on ne voit pas toujours bien les intérêts en présence, car une certaine distanciation critique est un détour nécessaire.

Peut-être suis-je un universitaire invétéré qui ne veut pas faire amende honorable mais je crois finalement, par l’expérience de recherches très au contact de la “demande sociale”, que nous avons peut-être “péché” par défaut de théorisation et non pas par excès. Et, si nous avions encore maintenant l’occasion de faire ce genre de travaux, dans les conditions de concurrence, d’émulation etc…, qui sont maintenant mieux réunies qu’avant, je crois que nous devrions faire un détour par la réflexion théorique. Par exemple : si on se met à analyser les structures urbaines de Bordeaux, si on se met à analyser les équipements socio-culturels par et pour les adolescents, il faut se poser des questions fondamentales sur l’urbanisation, sur l’industrialisation en général et ne pas accepter ça comme une donnée de fait, une donnée universelle intemporelle, irréversible. D’ailleurs c’est bien la réalité concrète qui nous amène maintenant à nous interroger là-dessus : pourquoi n’aurait-on pas pu nous interroger plus tôt, quand on entrait dans la période du tout-pétrole, du tout-automobile, par exemple (car voilà un phénomène qui a contribué fortement à modeler le paysage urbain). C’est seulement maintenant lorsqu’on s’aperçoit que les robinets de pétrole ne vont pas toujours couler à flots, que l’on s’interroge sur la croissance, sur les données objectives de la croissance. Il fallait être vraiment bien sûr de soi, même en 1950, en sortant de la guerre et de la pénurie, pour croire que ça pouvait durer éternellement, et les sociologues ont donné en plein dans le panneau de la futurologie. Si on relisait maintenant les prévisions optimistes des sociologues des années 60, qui vous prédisaient le paradis pour l’an 2000, c’est à rire ou à pleurer. Les sociologues ou les économistes ou les technologues auraient pu quand même nous alerter là-dessus, nous les citoyens. “Vers quoi vous embarquez-vous ?”. Et les rapports avec le tiers monde, avec les fournisseurs de matières premières, etc…, tout ça, ça fait partie d’une réflexion sur l’industrialisation et l’urbanisation de nos sociétés actuelles.


LES ÉQUIPEMENTS SOCIO-CULTURELS POUR ET PAR LES JEUNES :

Les équipements socio-culturels pour et par les jeunes, c’est du même ordre. Est-ce qu’il faut prendre comme allant de soi qu’il faille encadrer les jeunes, les mettre dans des locaux ou des bocaux, avec des “gentils organisateurs”. Tout ça, il faut s’interroger là-dessus, toujours se poser la question de la finalité “c’est pourquoi faire tout ça ?”

Nos études péchaient un peu par leur fonctionnalisme, c’est-à-dire qu’on cherchait à définir la fonction des institutions sociales : fonction de la ville, fonction des équipements collectifs urbains et, plus précisément, fonction des équipements socio-culturels. Si je relis mes travaux avec honnêteté vis-à-vis de moi-même, je m’aperçois qu’effectivement j’étais tombé dans le panneau, c’est-à-dire que j’avais défini presque a priori une fonction pour ces équipements socio-culturels. Mais je dois dire aussi, pour nuancer mon auto-critique, que je prenais conscience du caractère très discutable de la fonction officielle qu’on assignait aux équipements socio-culturels qui étaient plutôt du genre “amusons les jeunes pour les distraire, pour les empêcher de tout casser” (et effectivement, de temps en temps, il y a eu des flambées de violence et ça permettait de dégager un peu de crédits à ce moment là : on dirait que c’était fait exprès).

J’ai été moi-même animateur bénévole en mouvement de jeunesse et en Maison des jeunes et de la culture avant d’être chercheur et, si j’ai pu faire des propositions pratiques en ce domaine, ce n’est pas seulement en conclusion de nos recherches, c’est aussi parce que j’avais une expérience de plusieurs années d’action militante, offensive et polémique avec les pouvoirs publics, les pouvoirs cléricaux, les partis de tous bords, tout “l’establishment”, comme on dit outre-atlantique, qui empêchait en 1950 les jeunes de s’unir et de s’organiser. J’avais donc une connaissance directe qui me permettait de comprendre à ma façon que le problème n’était pas d’encadrer les jeunes et de les amuser pour les empêcher qu’il cassent (à la limite qu’est-ce qu’on en a à faire que les jeunes cassent quand on est jeune soi-même car la société a peut-être besoin d’être secouée, non ?). Il me semblait que la fonction que l’on pouvait assigner à ces équipements c’était d’un autre ordre, c’était une fonction de caractère socio-politique, c’est-à-dire un problème de “conscientisation”, comme on dirait maintenant : faire prendre conscience aux adolescents qu’ils entrent dans une société qui est d’abord politique, c’est-à-dire où il y a des rapports de pouvoir. Comment vont-ils se situer là-dedans ? Est-ce qu’ils vont adhérer aux courants dominants et, s’ils entrent dans l’opposition, est-ce que c’est simplement pour défiler derrière des banderoles ou est-ce qu’ils n’auront pas à jouer un rôle actif et imaginatif ? Autrement dit, cela m’a amené à reformuler ma “problématique de recherche” comme on dit, c’est-à-dire ma manière de poser les problèmes, en termes plus théoriques et j’en étais arrivé à cette proposition que, pour mieux comprendre ne serait-ce que les problèmes très concrets, très quotidiens, de la pratique socio-éducative, il faut analyser comment s’articulent les deux gros problèmes sociologiques que sont, d’une part les rapports de classes sociales et d’autre part les rapports de générations.


LES RAPPORTS DE CLASSES ET LES RAPPORTS DE GÉNÉRATIONS :

Là, vous avez à faire à deux dynamiques sociales fondamentales (il y en a d’autres, tels que les rapports de sexe ou les rapports ethniques ou nationalitaires, par exemple) qui révèlent certaines contradictions à l’oeuvre et c’est ça qui fait la société et qui fait le dynamisme social. L’articulation de ces deux problématiques, d’une part celle des rapports de générations et d’autre part celle des rapports de classes sociales, n’est pratiquement jamais analysée dans les recherches traitant de l’une ou de l’autre de ces deux problématiques.

En général, elles s’ignorent mutuellement et elles sont “confisquées” par des orientations idéologiques et théoriques différentes. En gros on peut dire que les rapports de générations sont confisqués par ce qu’on pourrait appeler le courant fonctionnaliste (la question que se posent les fonctionnalistes par rapport aux rapports de générations c’est celle-ci : comment se fait-il que la société continue de fonctionner bien que les membres individuels qui la composent soient renouvelés par le jeu des générations ?). Surtout aux Etats-Unis, où de nombreuses recherches ont été faites sur la jeunesse avec cette question centrale derrière Parsons, le grand théoricien de l’époque. Qu’ils étudient le rapport des jeunes à la drogue, à la sexualité, à la politique, à l’école ou au travail, etc… presque tous les sociologues américains des années 50-60 essayaient de répondre à la question “pourquoi et comment la société continue-t-elle de durer, malgré le renouvellement (biodémographique) des membres qui la composent ?”. Cà, c’est “la question” du fonctionnalisme, appliquée aux rapports de générations : rapports de classes, il n’en est pas question. La Société avec un grand S est vue comme une totalité et dans son rapport à elle le Jeune (avec un grand J) est confronté à l’Adulte (avec un grand A), comme s’il n’y avait qu’un type d’adulte et qu’un type de jeune.

Dans l’autre camp, la problématique des rapports de classes est confisquée par le marxisme, parce que quand on veut parler des classes sociales autrement qu’en marxiste, en général ce ne sont plus des classes sociales, ce sont des strates, ce sont des couches. Alors on constate qu’effectivement il y a des différences, “un ouvrier c’est pas pareil qu’un vétérinaire, ou qu’un polytechnicien” mais quand on a fait cette constatation on n’a pas parlé des rapports sociaux qu’il y a entre les classes.

De même, si vous étudiez en marxiste les rapports de classes sociales, vous pouvez constater qu’un jeune ouvrier ce n’est pas comme un vieux retraité ouvrier mais vous n’avez pas parlé pour autant du rapport entre les générations. Il y a donc là un problème théorique qui a l’air simple (tel que je vous l’énonce il est effectivement simplifié) mais qui est gros comme une montagne et qui demande effectivement beaucoup d’énergie. “Comment s’articulent dans la réalité concrète sociale, politique, culturelle, économique, y compris dans notre pratique de tous les jours, ces deux problématiques, d’un côté les rapports de classes sociales, de l’autre les rapports de générations” ?

Je vous invite à participer à cette recherche sur laquelle je me casse les dents : plus on est de fous, plus on rit, et je crois que dans ce domaine on n’est jamais de trop pour rire. Vous pourrez lire dans la documentation récente sur ce genre de problème, un numéro spécial de la revue “Actes de la Recherche en Sciences Sociales” qui s’appelle “Classes d’âge et classes sociales”. S’il y a bien le “et” de conjonction, vous remarquerez par la façon dont les problèmes sont abordés que la curiosité des auteurs n’a pas porté précisément sur 1’articulation qui réunit les rapports de classes d’âge et les rapports de classes sociales. Tout ceci vous parait, peut-être, être un détour superflu pour la pratique socio-éducative ; la pratique que j’ai eue dans mon jeune temps et ma longue pratique de militant-cherchant me confirment au contraire que c’est une de ces questions théoriques qui est souvent bien cachée et que l’on s’évertue à ne pas aborder et qu’il y a tout intérêt à comprendre à travers la pratique sociale concrète, à travers les productions idéologiques du moment, comment ces problèmes-là sont traités… ou mal traités.

On aurait pu encore divaguer pendant longtemps. Voilà en résumé quel était mon message :

“Méfiez-vous des sociologues…

Faites vous-même votre sociologie…

Polémiquez” [4].

Et n’oubliez pas qu’il n’y a rien d’aussi utile pour la pratique qu’une théorie, “rien de si pratique qu’une théorie” mais il faudrait ajouter, pour nuancer, “à condition que ce soit une bonne théorie” c’est-à-dire une théorie qui colle à la pratique sociale.


Cercle vicieux ou cercle vertueux ? A vous de juger !



[1] Ce document est la retranscription de l’exposé de Jacques JENNY. Le lecteur ne sera donc pas surpris par le style directement issu de l’oral ni par le ton qui n’exclut pas un certain humour, comme le montre le titre.

[2] Allusion à une autre communication, de Jean-Charles Lagrée, publiée dans cette même brochure.

[3] On peut consulter le rapport sur “les structures urbaines” de l’agglomération bordelaise, 1956, réalisé par P.H. et M.J. Chombart de Lauve, R. Devauges et J. Jenny, au service de documentation de l’I.U.T.B. et à celui du Centre d’Etude et de Recherche sur la vie locale de l’I.E.P. de Bordeaux.

[4] On retrouvera ici l’humour “cher à l’auteur” dont il était question à la note 1. Cet humour du chercheur par rapport à sa pratique professionnelle n’exclut pas la rigueur, d’une part dans la recherche des méthodes d’analyse et d’autre part dans la recherche des méthodes d’intervention. Cette rigueur apparaît dans les écrits de l’auteur.

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