le langage élitiste de « nos patrons »

A N N E X E à un Rapport d’enquête syndical (SGEN-CNRS – CFDT – 1971)

par Jacques Jenny, élu du collège B1 (attachés et chargés de recherche du CNRS)

Section 26 – Sociologie et démographie – Novembre 1971 –

 

A propos du “fonctionnement” du Comité National de la Recherche Scientifique.

Quelques commentaires sur la session de printemps 1971

de la Commission de Sociologie et Démographie :

le langage élitiste de “nos patrons”


Avant d’entrer dans la problématique du “fonctionnement” de la Commission, il est nécessaire d’analyser les fondements de cette institution prétendument démocratique. Le dernier Bulletin de liaison a déjà indiqué quelles avaient été en Mars les pratiques de vote des commissaires nommés ou élus-patrons, par déduction des votes bloqués du groupe intersyndical. Je voudrais maintenant, à titre personnel, proposer une analyse qualitative du comportement de ces mêmes commissaires, notamment à partir de leurs interventions orales, pour une meilleure identification des postulats implicites sur lesquels repose le “fonctionnement” de la Commission – au-delà des justifications qu’elle se donne elle-même et que se donnent ceux de ses membres qui adhèrent à ses finalités.

Il faudrait tout d’abord remarquer l’importance des silences éloquents et des ricanements significatifs qui accompagnent la lecture de certains rapports et/ou qui précèdent certains votes négatifs : il est ainsi arrivé que des demandes de candidature ou de promotion, présentées avec argumentation favorable du rapporteur, soient purement et simplement refusées par la majorité des commissaires-patrons, sans aucune explication de vote ni argumentation contradictoire. Aux élus qui s’en étaient “étonnés”, il fut répondu que le silence des critiques négatives était une mesure d’indulgence et de bienveillance : en substance, “il ne faut pas faire de peine à ces candidats malchanceux par des commentaires “désobligeants”. On entendit même certains de ces commentaires (toujours discutables, bien entendu) accompagnés de cette savoureuse (et hypocrite ?) réserve : “mais que ceci reste entre nous !” (sic). On se demande alors comment, dans ces conditions, les intéressés seront informés des raisons de leur insuccès – comme le prévoit le règlement intérieur de la Commission. On n’est plus à une contradiction près.

D’une manière générale, d’ailleurs, la plupart des commissaires-patrons évitent soigneusement de se prononcer sur le fond même des activités des chercheurs ou des projets des candidats, surtout s’ils savent que ces derniers sont soutenus par d’autres patrons présents ou représentés à la Commission. Sait-on jamais ? Cela pourrait donner envie d’en faire autant sur leur propre compte ou sur celui de leurs protégés. Mais non, pas sur leur propre compte, puisque la plupart d’entre eux sont “hors concours” : ainsi, sur les 13 membres nommés ou élus non syndicaux du collège A, 3 seulement relèvent – comme chercheurs du CNRS – de l’appréciation directe de la Commission (et encore, avec quels ménagements dûs à leur rang !). L’auréole universitaire des 10 autres est à l’abri de toute ternissure dans l’enceinte du Comité National.

Cette position asymétrique des juges “au-dessus de toute critique” vient donc renforcer leur position hiérarchique élevée. Elle se traduit en attitudes et en intonations péremptoires, en arguments “décisifs”, portant plus souvent sur les personnes que sur leurs produits, et plus souvent sur leurs produits achevés que sur leur production en cours.

II n’est pas exagéré de parler à ce propos de “violence verbale”, de “chantage rhétorique” (venant s’ajouter au chantage administratif qui vient réduire le “jugement scientifique” aux limites étroites des contraintes budgétaires et du mode de production hiérarchisé).

L’infaillibilité de ces pontifes se lit dans des expressions telles que -“il y aurait quelque indécence à ne pas promouvoir un tel …” – “un tel doit être promu …” – “sa promotion s’impose dans les tout premiers rangs” -“sa promotion est une logique à laquelle on ne peut échapper” – “il a des qualités incontestables …”.

Quant aux arguments, quand il y en a, ils procèdent d’une surenchère inflationniste des qualificatifs – où le superlatif le dispute au sensationnel : “diablement intelligent” … – “animal de terrain extraordinaire … ” – activité vigoureuse …” – “production sensationnelle ….” – d’une érudition exceptionnelle” – “appui énormément chaleureux …” – “il mérite extrêmement largement la promotion …”

Au point qu’on entend qualifier un chercheur de “normal” avec une pointe péjorative lorsqu’ “il est clair qu’il ne fera jamais le travail du siècle” (sic). Ce qui permet par opposition de distinguer tel ou tel autre “parmi les plus brillants de la commission-“…” ou “parmi les plus doués de sa génération”, ou encore parmi les plus fins, les-plus actifs, etc…”, quand on ne précise pas, pour éviter toute équivoque, qu’ “il appartient à une élite peu nombreuse“.

Certes, les règles du jeu académique veulent que l’on cherche ainsi à se faire valoir soi-même, autant sinon plus que ses protégés, en épatant les petits copains par l’emploi de la formule percutante ou du ton-qui-ne-souffre-pas-de-réplique. Mais il n’en reste pas moins qu’au-delà de ce style emphatique qui n’est pas sans rappeler celui du Tribunal (tiens, tiens, n’est-ce qu’une coïncidence ?), le langage de ces messieurs cache souvent une grande pauvreté sur le plan de la démonstration et de l’argumentation. De conception essentialiste et élitiste, il ne fait le plus souvent que jauger globalement des individus sur une échelle mythique du génie scientifique, et ne prend qu’exceptionnellement en considération (malgré les voeux pieux de tel ou tel patron “libéral-éclairé”) les conditions pratiques, tant financières que culturelles, sociales, politiques, hiérarchiques, idéologiques …, de la création ou de la critique sociologiques : ce que l’on nomme parfois pudiquement l’ “environnement matériel et intellectuel” ou encore les “déterminants sociaux” de l’activité dite scientifique.

Ce qui prévaut, c’est donc la logique du positivisme le plus primitif, qui fait des individus et de leurs produits (considérés comme exploits exclusivement individuels) des choses mesurables et comparables les unes aux autres sur des échelles ordonnées unidimensionnelles. C’est bien en effet la logique la mieux adaptée aux objectifs normatifs de l’Administration du C.N.R.S., à savoir : sélectionner et classer hiérarchiquement une “élite”.

Mais est-ce bien là une logique scientifique, telle que l’exige un examen pluridimensionnel (et débarrassé de. la gangue idéologique des critères de pseudo-scientificité de la sociologie dominante) des activités de recherche dans toute leur diversité et dans toutes leurs facettes ? Activités comportant par définition des “aléas imprévisibles, des impondérables et des démarches tâtonnantes, et se situant d’emblée dans une dimension collective. Et, a fortiori, qu’est-ce que cette logique administrative a de commun avec les exigences d’une logique de l’action syndicale, centrée sur la dénonciation des injustices et de l’exploitation intellectuelle, de l’oppression et de la répression idéologiques, et sur la défense du droit au travail et à la liberté d’expression ?

Les comportements de la plupart de nos “commissaires-patrons” peuvent donc se résumer sous l’attitude générale de l’élitisme. Certes, une idéologie élitiste n’y est pas explicitement exprimée ; bien au contraire, elle se cache sous le masque de la “démocratique égalité des chances”- de chacun dans la compétition. Mais une analyse des interventions en commission aboutit à cette conclusion qu’il s’agit bien là du noyau central dont procèdent et le “fonctionnement” de cette institution et le comportement de ses agents.

En effet, les préférences d’ordre épistémologique, idéologique ou politique jouent incontestablement chez nos patrons mais, semble-t-il, de façon secondaire. Car il est vrai qu’ils ont parfois un faible pour certaines recherches apparemment subversives, pour certains chercheurs apparemment anticonformistes ; mais il s’agit alors presque toujours de chercheurs “bien nés” ou “bien élevés” (notamment des agrégés ou des diplômés de grandes écoles – qui se distinguent par leur formation de la masse des licenciés, sans parler de la grande masse des gens “sans formation aucune”). L’essentiel est donc d’avoir été introduit dans la maison par la porte étroite des relations mondaines et/ou universitaires et de s’y conduire poliment et brillamment. Briller, c’est-à-dire se distinguer par ce personne-ne-sait-quoi d’indéfinissable par rapport à la masse terne et uniforme, sans reflet ni relief.

Les critères d’appréciation de nos brillants patrons se révèlent néanmoins quelque peu lorsque, par inadvertance, ils essaient de motiver leurs jugements. Apparemment, on a affaire è un comportement assez aberrant et incohérent : les mêmes motifs peuvent être invoqués à charge pour certains et à décharge pour d’autres, parfois par le même juge.

– Par exemple, ce qui pour tel ou tel est critiqué comme “dispersion préjudiciable à la concentration intellectuelle” où “ubiquité” est qualifié pour tels autres de “rayonnement”, de “services rendus à la collectivité”, d’ “activité débordante” …

– Ce qui est blâmé ici comme “ignorance (coupable) des rites et usages du milieu” est présenté ailleurs comme “distraction excusable d’un savant centré-sur-la-tâche” ….

– Ce qui est dévalorisé chez certains comme “excès de spéculation théorique” ou “évasion vers des études critiques” est apprécié chez d’autres comme “pouvoir pénétrant d’abstraction” ou “contribution épistémologique positive” …

– L’ “exposé scolaire”, la “description” (avec connotations péjoratives) deviennent travaux flatteurs d’ “érudition”, “observations empiriques précieuses”, etc …

– La “confusion (regrettable) entre contribution personnelle et participation à un travail collectif” devient “qualité remarquable d’animation au sein d’un groupe de recherche”, etc…

– Il n’est pas jusqu’aux interruptions les plus objectives de travail (notamment pour raisons de santé ou de maternité) qui ne sont soumises à un traitement différencié selon les cas, dans l’évaluation de la “productivité” : invoquées comme il se doit comme une cause d’un retard normal dans le travail ou, au contraire, passées sous silence ou implicitement assimilées à une faiblesse dans un contexte d’appréciation négative.

Mais, à y regarder de près, ces comportements de nos “juges-patrons” ne sont aberrants et incohérents qu’en apparence. On remarque en effet que, à de rares exceptions près, les bénéficiaires sont des gens déjà réputés ou intouchables (pour les raisons les plus diverses, où l’âge, le sexe, voire le statut diplomatique, sont parfois invoqués avec complaisance), tandis que les déficitaires sont des gens inconnus, ou sans soutien matériel ni protection morale, ni garantie académique (des “faibles”, quoi ! et qui ont tort de l’être), bref des gens sans renom, autant dire sans nom.

Ce cercle vicieux de la célébrité est parfois illustré par des interventions intempestives ou naïves, du genre de ces témoignages au deuxième degré, plusieurs fois entendus :

– “Bien sûr, je n’ai pas lu les travaux d’un tel … mais il me suffit de savoir qu’ils sont lus et estimés dans les milieux sociologiques …” (on ne dit pas lesquels milieux …)

– “Je n’y comprends pas grand chose (aux écrits de ce chercheur)… C’est assez curieux (sic). Mais, comme il bénéficie d’une grande notoriété, je ne peux que proposer sa promotion …”

La sévérité de jugement est donc inversement proportionnelle à la réputation, au prestige, au pouvoir, déjà établis. Ce qui compte le plus, dans cette parodie de jugement, quels que soient les arguments invoqués, c’est la position des individus dans le système des solidarités établies entre les maîtres et leurs disciples ou serviteurs (“solidarités” verticales, de type féodal) et entre collègues (solidarités horizontales). Ce qui semble indiquer que le pouvoir académique n’est pas sûr de sa légitimité et se protège de tout contrôle pour maintenir son emprise, en distribuant des avantages de carrière à ceux qui ne contestent pas son autorité et qui adhèrent à la même idéologie élitiste.

Autre manifestation de cette auto-protection : la plupart de nos patrons-commissaires veulent se réserver le monopole de la critique idéologique et épistémologique. Le seul mot d’ “idéologie” leur donne des frissons dans le dos.

A chacun son métier et les vaches seront mieux gardées :

– les jeunes chercheurs aux champs de l’observation empirique !

– les savants, confortablement assis, dans les nuages (ou les cieux) de la synthèse théorique ou de la critique épistémologique, ou de la philosophie sociale !

Mais pas question de remettre en cause, avant d’avoir “fait ses preuves” (qu’est-ce à dire ?), ni les fondements philosophiques des théories sociologiques à la mode, ni les postulats logiques des méthodes et techniques en usage et supposées neutres, ni les implications socio-politiques du discours sociologique dominant et des pratiques professionnelles issues de la hiérarchisation. On ne sait pas où ça nous mènerait une telle conception de la recherche, libérée de ses routines, de ses aliénations et mystifications !

Bien entendu, les élus syndicaux ne se plaignent pas de ce que la conception élitiste qui préside au “fonctionnement” de la commission favorise certains de leurs collègues, distingués pour leur brillance. Mais ils ne peuvent manquer de s’interroger sur les implications négatives, c’est-à-dire néfastes pour tous les autres, jugés par contraste moins “brillants”, de ce système d’évaluation. Car la logique interne de ce système, que résume bien l’adage “UP or OUT”, exige quelques sanctions exemplaires en contrepartie des promotions accélérées ; et ce n’est pas par hasard qu’on entend parler à ce propos de “guillotine”, de “couperet”, de “tête à faire tomber”. On ne peut tout de même pas être tous aussi géniaux les uns que les autres, même dans le corps d’élite du C.N.R.S. !

A entrer dans le jeu des revendications particulières, “au mérite”, le syndicat court donc le risque d’être entraîné (peu importe qu’il l’ait voulu ou non) dans la logique du contrôle répressif. Et toute décision qui procède d’un classement préférentiel (sélection des candidatures, promotions de grades …) participe de ce jeu élitiste, indépendamment de la pénurie des postes – qui ne fait qu’en aggraver les conséquences.

Il me paraît donc insuffisant d’ “élever des protestations énergiques” (et pieuses) contre la rareté des postes et des crédits ou contre les vices de fonctionnement du Comité National ou contre les abus de pouvoir et les “magouilles” de certains commissaires. Et ce n’est pas seulement au stade ultime de la participation aux votes et aux décisions qu’on doit soumettre les élus syndicaux à la critique et au contrôle. Car la participation des élus aux travaux de la commission, depuis la rédaction de leurs rapports sur les dossiers jusqu’aux votes éliminatoires, repose sur une ambiguïté fondamentale, qui n’a pas été suffisamment dénoncée. Quand les critères spécifiquement syndicaux ne suffisent plus à justifier leur participation, on prétend qu’ils doivent ou peuvent faire intervenir des critères scientifiques d’appréciation du travail des chercheurs, en qualité et en quantité. Mais il me paraît maintenant clair, après l’expérience de cette première session, que les opérations de sélection, de répartition de la pénurie et de contrôle sont et ne peuvent être, intrinsèquement, que des opérations de caractère administratif – quels que soient les masques de syndicalité ou de scientificité dont on essaie de les travestir.

Pour nous faire endosser ou partager la responsabilité de ces opérations, l’Administration du C.N.R.S. s’appuie sur les conceptions et les pratiques élitistes (qu’elles soient mandarinales ou libérales est un problème secondaire en l’occurrence) de la plupart de nos “patrons” et même de ceux d’entre nous que le carriérisme a déjà contaminés (jusque dans nos organisations syndicales). A moins d’obtenir le contrôle intégral de la gestion de nos propres affaires [1], nous ne devrions participer à la cogestion du Comité National (dans lequel nos représentants élus sont minoritaires) que sur la base d’un refus, clairement affirmé, de ces conceptions et pratiques élitistes qui sont partie intégrante de cette cogestion : autrement dit, peut-on participer à une institution dont on récuse les fondements objectifs, tels qu’ils se révèlent au terme d’une analyse critique ?

Si l’on pense que cette contradiction peut être dialectiquement surmontée [2], il me semble qu’on doive exiger, comme condition minimale de notre participation, bien autre chose que des assouplissements et “améliorations” de procédure.

Ce qu’il faut exiger, c’est ni plus ni moins que la possibilité concrète, d’exercer un contrôle public sur tout ce qui se passe “en commission”. Non seulement chaque titulaire d’un dossier (de candidature, de promotion, de demande de moyens individuelle ou collective, etc…) doit pouvoir connaître le texte du rapport que le(s) rapporteur(s) présentera(ont) – et ceci avant chaque session du Comité National, mais encore et surtout, il doit pouvoir connaître le nom des commissaires qui appuient et qui rejettent sa demande, lors du vote, qui est objectivement la seule conduite importante et significative : accessoirement, il doit aussi pouvoir connaître les arguments invoqués pour ou contre, dans la délibération, à supposer qu’il y ait des arguments pertinents et utiles pour le requérant.

Il ne manquera pas d’objections à caractère technique ou juridique pour s’opposer à une telle exigence : le secret des délibérations et des décisions est une institution qui a la vie dure et qui sait se protéger du viol. Mais c’est à mon avis le seul test grâce auquel on pourrait sérieusement éprouver la “bonne volonté” et l’ “innocence” des commissaires-patrons et de l’Administration du C.N.R.S. S’ils acceptent d’appliquer ces règles élémentaires de transparence, je suis prêt pour ma part à douter de mon analyse concluant au rôle central de l’élitisme dans le “fonctionnement” du Comité National. Sinon, s’ils continuent de vouloir se retrancher peureusement derrière ce paravent opaque, comment ne pourrait-on pas soupçonner qu’il s’y passe quelque chose de suspect, d’inavouable ?

 

Jacques Jenny, élu du collège B1,

attachés et chargés de recherche du CNRS

(Section 26 – Sociologie et démographie)

– Novembre 1971 –

post-scriptum (2010) – je revendique une certaine cohérence dans mes propos anti-élitistes et anti-mandarinaux, par le fait que j’ai toujours refusé de postuler au grade de directeur de recherche depuis l’année lointaine où j’avais été reconnu “apte à la maîtrise”. Non pas que je refusais les postes de responsabilité ni la hiérarchie des fonctions nécessaires d’encadrement et d’animation d’ équipes ou séminaires de recherche (ce dont ma biographie peut témoigner) – mais tout simplement pour des raisons d’ “équité républicaine”, d’opposition à l’amplitude de l’ “éventail des salaires” institué dans la grille des rémunérations de la Fonction publique (et, pire encore, dans certaines grandes entreprises) :

1 – les écarts de salaires entre, par ex., un(e) dactylo débutant(e) ou un(e) ouvrier(ère) d’entretien et un(e) directeur(e) de recherche 1ère classe en fin de carrière me paraissaient en effet socialement injustes, c’est-à-dire disproportionnés par rapport aux disparités incontestables quant aux responsabilités assumées, voire (?) quant à l’utilité sociale des uns et des autres dans le dispositif de recherche. D’où ma posture citoyenne, toujours affirmée publiquement, consistant à m’ “auto-censurer” dans la course générale aux promotions de carrière et à me “contenter” de l’indice de chargé de recherche dernier échelon – qui était déjà pour moi largement suffisant, surtout dans le contexte d’une économie de sobriété qui devra tôt ou tard se substituer à l’économie actuelle de consommation effrénée.

2 – d’autre part, de trop grands écarts de rétribution entre les jeunes chercheurs débutants et les chercheurs dits “confirmés” me sont très vite apparus contre-productifs par rapport à l’ambiance de liberté fraternelle, qui devrait selon moi régner dans tout échange et débat intellectuels – où l’érudition et la “maturité” de l’expérience accumulée doit complémenter (mais non dominer) la curiosité imaginative, sans oeillères ni tabous a priori, des nouveaux “entrants” (jeunes ou moins jeunes) avec égalité du droit à la parole. Autrement dit, le mandarinat – sorte de prime au statut de “parvenu”, qui fait obstacle à la créativité et au renouvellement des idées – devrait être non pas interdit mais tout simplement inconcevable, impossible, dans les organismes de recherche. Or il existe bel et bien, je l’ai rencontré – et je peux même ajouter que j’en ai sous-estimé les effets pervers. En effet, je savais qu’en refusant de postuler les grades supérieurs je prenais le risque d’apparaître comme non crédible, inapte, voire ringard et non considéré pour ce que j’accomplissais réellement – et par conséquent interdit d’aide à la recherche, voire de publication : eh! bien je n’ai pas été déçu ! et il m’est arrivé plusieurs fois de témoigner cette ingratitude ressentie, ce frein à la créativité, “au nom des chargés de recherche seniors qui n’ont pas démérité” (et dont on sait peu que certains ont hélas ! “mal tourné” : dépression, alcoolisme, voire suicide … – permettez d’ailleurs que je leur rende ici un hommage fraternel).

 

 


[1] et, même dans cette hypothèse utopique, se poserait le problème du contrôle de la recherche sociologique, de ses finalités occultes et de sa fonction idéologique et socio-politique objective, par la classe des exploités – si l’on veut bien admettre que les chercheurs “petits-bourgeois” que nous sommes ne peuvent, même avec les meilleures intentions, exprimer adéquatement les intérêts de cette classe qui, elle, “brille” par son absence et par son silence dans lesquels nous contribuons à la maintenir par notre présence et notre parole.

 

[2] par exemple, en refusant de participer à tout vote de classement hiérarchique et préférentiel, qui est l’expression même de la “logique administrative” et de l’élitisme compétitif qui la supporte, et en ne rédigeant que des rapports descriptifs, circonstanciés et “objectifs”, sans jugements de valeur, sur les dossiers.

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